La prospective territoriale à l’épreuve du Covid19

Club prospective La Rochelle 2020
La session extraordinaire du club Prospective de l'ADGCF se tient chaque année fin août à La Rochelle. Il s'adresse aux praticiens de l'action stratégique et prospective intervenant au sein des intercommunalités (tous niveaux de communautés).
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Le 7 septembre 2020

Le club Prospective de l’Association des directeurs généraux des communautés de France (ADGCF) a tenu sa quatrième édition à La Rochelle les 27 et 28 août 2020 sur le thème « Et maintenant ? Quelles évolutions et quelle organisation ? ». L’occasion de réfléchir au rôle de la prospective dans les territoires en temps de crise, de présenter les premiers résultats d’une étude sur le projet de territoire et de se projeter dans le « monde d’après » marqué par « la bifurcation écologique et démocratique ».

Cette quatrième édition, qui a rassemblé une quarantaine de responsables de la prospective et/ou de l’innovation en collectivités territoriales, a failli ne pas se tenir en raison de la crise inédite du Covid19 qui s’est abattue sur le pays. « De nombreuses initiatives sont nées pendant la crise sanitaire pour réfléchir au monde d’après. C’est pourquoi il nous a semblé plus que nécessaire d’organiser cette journée de réflexion du 27 août pour prendre du recul, d’autant plus que nous sommes dans un contexte de renouvellement des équipes et des élus. Des collectivités et des interco se demandent aujourd’hui s’il faut dessiner un nouveau projet de territoire et se lancer dans l’aventure prospective », explique Camille Bouron, directeur stratégies et coopération territoriales de la communauté d’agglomération de La Rochelle et qui œuvre en coulisse depuis plusieurs années, avec Isabelle Brun, Cheffe du service Prospective Europe Grand Annecy, pour faire vivre et animer cette communauté dont les membres partagent la conviction que l’avenir des territoires se prépare dès maintenant.

Le monde post-Covid19, un terrain d’exploration et de confrontation pour la prospective

De quel monde la crise sanitaire est-elle le signe ? Invité en tant que grand témoin par le club Prospective, Stéphane Cordobes, conseiller en « recherche-action prospective et anthropocène » au sein de l'Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT)[1], s’est plié à cet exercice de décryptage. L'hypothèse qu'il propose de tester, c’est que la pandémie du Covid19 est le signe d’un basculement du monde moderne au monde anthropocène. « Nous sommes en train de sortir de la modernité, nous entrons dans une nouvelle période géologique et historique que l'on peut nommer "anthropocène". Nos modes de vie, nos pensées, nos façons d’aménager les territoires en seront probablement changés. Il convient de mener une réflexion prospective pour imaginer ce Nouveau monde en cours d’émergence », explique-t-il.

Club prospective La Rochelle 2020
De quel monde la crise sanitaire est-elle le signe ? Invité en tant que grand témoin par le club Prospective, Stéphane Cordobes, conseiller en « recherche-action prospective et anthropocène » au sein de l'Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT) , s’est plié à cet exercice de décryptage.
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Après avoir rappelé l’origine et la définition du terme anthropocène – « sur le plan géologique, les activités humaines ont un tel impact sur les équilibres terrestres qu’elles laissent une empreinte profonde dans les couches géologiques nous faisant sortir de l’ère holocène », "sur le plan historique maintenant, l'anthropocène pourrait être cette période qui succède à cinq siècles de modernité", notre grand témoin identifie quatre couples illustrant ce basculement, cette « bifurcation écologique et sociale » :

  • Le couple « sécurité/vulnérabilité » : la crise du Covid19, c’est le retour de l’expérience de la vulnérabilité, y compris pour ceux qui se pensaient à l'abri ; la confrontation brutale avec la mort et un système sanitaire en difficulté. Le basculement dans l’anthropocène, c’est d’accepter et de nous adapter au faire que, malgré tous les espoirs de la modernité en la matière, nous sommes vulnérables. « Demain, la question de la vulnérabilité de notre espace deviendra peut-être un enjeu prioritaire dans la réflexion sur l’aménagement du territoire ».
  • Le couple « production/soin » : le virus a bousculé notre système de production. Avec la crise sanitaire, la question du « care », le fait de prendre soin de soi, des autres, mais aussi de son environnement, est revenue en force. À l’ère de l’anthropocène, cette question du soin aux autres et à notre environnement pourrait devenir prioritaire. Elle le devrait en tout cas si l'on ne veut pas que l'habitation sur terre finisse par devenir très difficile, voire impossible en de plus en plus de lieux abîmés.
  • Le couple « dépendance/autonomie » : la crise a révélé les dépendances pour se nourrir, s’équiper… avec l’autre bout du monde, liées à la mondialisation des chaînes de valeur et à la spécialisation territoriale. Avec la crise, c’est le retour de l’expérience de la frugalité, de l’absence de biens et services auxquels nous sommes confrontés et qui pourraient demain devenir monnaie courante. On sait que la planète à des limites que nous franchissons, que l'abondance moderne devra céder la place à la frugalité, mais ce n’est pas la même chose de le savoir et de l'expérimenter.
  • Le couple « choses/liens » : dans Les Choses, le premier roman de Georges Perec publié en 1965, l’écrivain fait le récit d’un couple qui fonctionne sur l’accumulation de biens de consommation… Avec la crise du Covid19, nous sommes passés du souci d’acquérir des choses au souci du lien social. Il s’est opéré une mise à l’écart de la consommation par un souci de l’autre et de l’environnement.

Ces quatre couples pourraient illustrer de manière très partielle, selon notre grand témoin, le basculement du monde moderne au monde anthropocène, un territoire « plus coopératif, plus autonome, qui prend davantage soin de son environnement et intègre ses vulnérabilités ».

Pour illustrer son propos, Stéphane Cordobes fait référence à l'enquête prospective et sensible qu'il vient de mener à Saint-Pierre-et-Miquelon. Ce travail vient de faire l'objet d'une publication intitulée "Si le temps le permet" [2] en référence à une météo locale ingrate, mais aussi au compte à rebours que le changement climatique fait peser sur l'habitabilité du territoire et sur son avenir.

L’archipel français situé au sud de l'île canadienne de Terre-Neuve est un territoire de 6 000 habitants, bien doté en services publics, avec des habitants très attachés à leur qualité de vie et à leur niveau de confort. Le territoire, après avoir connu un développement économique basé sur l'industrie de la pêche, une forme d'extraction typique de la modernité, a aussi connu un effondrement consécutif à l'épuisement des ressources en morue, et à cette économie qui altère en profondeur des écosystèmes qu'elle assimile à des ressources inépuisables ou remplaçables. Il est aujourd'hui, comme tout l’Arctique, extrêmement exposé au changement global, avec une forte érosion, des risques de submersions, de tempêtes extrêmes. Le centre de Miquelon est ainsi en zone rouge et devra être déménagé. Pour l’instant, les habitants sont au niveau de la sidération, incapables de s’entendre pour savoir où atterrir ». Il ne s'agit là que d'un enjeu parmi d'autres qui interpelle le territoire. Saint-Pierre-et-Miquelon a en quelque sorte déjà connu les excès de la modernité et ses conséquences délétères, il doit maintenant refaire territoire en tenant compte de son entrée dans l'anthropocène. Comme les autres territoires, plus ou moins déjà "marqué" par la bifurcation, bon gré mal gré à l'œuvre.

« Saint-Pierre-et-Miquelon est situé dans une partie du globe où le changement climatique est plus rapide qu’ailleurs, où la question de la réparation se pose déjà : comment empêcher les plages de disparaître ? comment reconstruire les espaces dunaires ? quels sont les scénarios pour demain ? L’archipel va-t-il devenir une plateforme portuaire, un « hub » d’un monde moderne en survie ? une terre de datacenters ? ou un lieu qui valorise son patrimoine culturel et tente de réparer son environnement, de donner toutes les chances de régénérescence à ses écosystèmes ? C'est la question, et le défi, auxquels ses habitants, comme les terriens en général, vont devoir répondre et relever », prévient-il.

« Crise du Covid19 : quels scénarios pour les 18 prochains mois ? », c’est le titre de l’étude prospective lancée par l’association Futuribles International pour évaluer l’impact social, économique et politique de la crise sanitaire. Selon Frédéric Weill, directeur d’études à Futuribles spécialisé en prospective territoriale, venu présenter la synthèse de ce travail, « c’est un outil d’aide à la décision pour les décideurs dans un contexte d’incertitude ». 11 scénarios ont émergé de cet exercice de cadrage prospectif pour envisager les évolutions de la crise dans les 18 prochains mois (horizon fin de l’année 2021). « Ce sont plutôt des logiques de développement que des scénarios figés que nous avons identifiées », précise-t-il. Cinq grandes logiques ont ainsi émergé : la fragmentation accélérée de la société ; le local réinventé ; le maintien d’un modèle centralisé avec le retour aux équilibres antérieurs ; les métropoles en tant que principal moteur du changement ; les réseaux virtuels et la déterritorialisation (espaces périurbains). Et à partir de ces logiques, les auteurs ont tenté de dresser les trajectoires des territoires, avec 15 tendances ou incertitudes structurantes pour les 18 prochains mois.[3] Ce travail de fond peut alimenter le débat local dans les territoires, servir de toile de fond et d’éléments de cadrage pour identifier des signaux faibles ou encore interroger la notion de résilience du territoire.

Club prospective La Rochelle 2020
Frédéric Weill, directeur d’études à Futuribles spécialisé en prospective territoriale, venu présenter la synthèse de l'étude lancée par son association "Crise du Covid-19 : quels scénarios pour les 18 prochains mois ?".
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Cette matinée a permis de montrer en quoi la prospective peut être utile pour mieux anticiper un monde devenu plus incertain. Il aussi été l’occasion de confronter deux pratiques différentes mais complémentaires de la prospective territoriale. Une prospective plus expérimentale, plus sensible, orientée sur l’exploration et l’immersion dans les territoires et impliquant davantage les habitants.

« Les territoires et les habitants sont en première ligne pour engager la bifurcation écologique (…) Je rêve d’un territoire qui ne fait plus de démarche prospective, mais qui en fait un outil d’éducation populaire », conclut Stéphane Cordobes. L’autre pratique de la prospective territoriale est plus classique, bâtie à partir de la construction de scénarios (analyse morphologique), mais elle doit néanmoins « sortir du cadre pour avoir du sens », confie Frédéric Weill, avant de conclure : « C’est d’abord un temps de questionnement, sans mode d’emploi cadré, avec une part d’invention, d’expérimentation pour chaque territoire ».

Comment manager et gouverner l’anticipation ?

Le management de l’anticipation a été au centre des débats durant la deuxième partie de la journée. Plusieurs angles d’approche ont permis aux participants d’explorer les différentes dimensions de cette question. Pour Samira Ouardi, chercheuse et administratrice territoriale en contrat de mission à l’établissement public territorial Est Ensemble, les espaces informels (camp climatique, bidonville, cuisine ou garage de rue, ZAD…) expérimentent au quotidien les défis de demain (réchauffement climatique, surpopulation, crise du logement…). « Ces espaces informels permettent de penser l’après, ce sont des laboratoires de prospective en pratique, ils devraient être regardés comme des espaces où une réponse spontanée à un problème très fort a été construit par ceux qui y sont confrontés », explique-t-elle.

 

L’expérience de la vulnérabilité, de la création de lien social, de l’obligation de s’autonomiser, hors du système de production, ou encore de prendre soin de soi-même ou de son environnement pour survivre, sont depuis longtemps à l’œuvre dans ces espaces informels où l’indiscipline fait office de règle de vie, bien avant la crise du Covid19.

Trois leçons peuvent être tirées, selon Samira Ouardi, de ces espaces informels sur le management de l’anticipation et la prospective : manager l’anticipation n’est pas qu’une question de méthode mais aussi de posture. Toutes les réponses ne sont pas procédurales. C’est dans l’hybridité des savoirs (des habitants, des praticiens) dans le dialogue et l’égalité des intelligences[4] que l’on peut trouver des réponses pour anticiper ; l’anticipation se pilote au présent. Ces espaces informels, à la marge, sont déjà confrontés aux vulnérabilités ; manager l’anticipation, c’est aussi redonner toute sa place à « l’intelligence de la main », de la situation vécue. « Les indisciplines peuvent être considérées comme des ressources », assure-t-elle, en donnant l’exemple de la ville de Barcelone qui a soutenu la création d’une coopérative de vendeurs de rue en situation illégale.

La crise du Covid19, un accélérateur pour renouveler ou lancer un projet de territoire ?

La rencontre du club Prospective a aussi été l’occasion de présenter la nouvelle étude de l’ADCF sur le projet de territoire, menée pendant la période de confinement auprès de 150 intercommunalités, ainsi qu'une boîte à outils prospective élaborée par les membres du club Prospective. « L’objectif de cette étude est d’accompagner les élus intercommunaux lors du mandat 2020-2026 en leur présentant les objectifs du projet de territoire ainsi que les différents éléments qui constituent la méthode d’élaboration », expliquent Erwan Le Bot, responsable du club des agglomérations et métropoles, conseiller stratégies urbaines et enseignement supérieur de l’ADCF, et Clément Frossard, Chargé de mission Prospective à Grenoble Alpes .

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La rencontre du Club prospective a aussi été l’occasion de présenter la nouvelle étude de l’ADCF sur le projet de territoire, menée pendant la période de confinement auprès de 150 intercommunalités,
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Outil d’aide à la décision facultatif, le projet de territoire est un levier fort pour consolider les logiques intercommunales, utile pour formaliser des réflexions et des orientations de politiques publiques partagés. L’un des principaux enseignements de cette étude porte sur l’impact de la crise du Covid19 sur le projet de territoire : 70% des intercommunalités ont indiqué un besoin de révision de leur projet suite à la crise sanitaire et économique. Parmi les enjeux qui re-questionnent les projets, la notion de résilience (économique, écologique, sanitaire) est présente pour 71% des communautés. Le sanitaire et la santé (48%) mais aussi le numérique (42%) et l’enjeu de l’autosuffisance (40%) sont prioritaires.

Projet de territoire

La Métropole européenne de Lille (MEL), retour d’expérience sur sa gestion de la crise

La crise sanitaire a-t-elle conduit à des changements dans les politiques publiques de la MEL ? Comment continuer à manager l’anticipation dans l’urgence de la gestion de crise ? Bruno Cassette, Directeur général des services de la Métropole européenne de Lille (MEL), était invité à répondre à ces deux grandes questions. L’occasion de rappeler le caractère inédit et imprévisible de cette crise, « une crise longue qui nous fait perdre les repères traditionnels de la gestion de crise telle que nous la connaissons en Europe (…) qui nous impose des adaptations structurelles ».

Revenant sur les actions de gouvernance et opérationnelles prises durant la crise, ce qu’il en ressort, c’est que de nouvelles solidarités se sont très rapidement mises en place pour ajuster les moyens aux enjeux. « Nous avons créé notre propre centrale d’achat sur les produits sanitaires avec 95 communes », rappelle le DGS de la MEL.

Et pour garder une capacité d’anticipation, il faut donner toute leur place aux fonctions de conception : « Nous avons la chance d’avoir au sein de la métropole une direction recherche et développement, une direction de la relation avec les usagers, la citoyenneté et la jeunesse, une direction dialogue et gouvernance, une direction de l’information géographique, un service public métropolitain de la donnée… », explique Bruno Cassette.

La neutralité de l’expert en prospective en question

Pour conclure cette rencontre, Stéphane Cordobes a défendu la nécessité de changer de posture, de regard et d'approche prospective. Il rappelle qu'avec l'entrée dans l'anthropocène, ce dont il est question, ce n'est pas d'un simple plan de développement ajusté à la marge, mais de la nécessité de construire une nouvelle culture, au sens anthropologique du terme. Le défi est colossal pour les territoires, qui sont en première ligne de cette édification, pour les prospectivistes qui vont les y aider à leur mesure.

Cela pose la question de la place de la prospective, de la responsabilité du prospectiviste, souvent érigé en garant de la méthode, peu responsables des réagencements stratégiques, organisationnels, territoriaux produits. « Où est ma responsabilité lorsque je suis consultant ? Expert en prospective ? Où dois-je arrêter mon engagement ? « On ne peut pas tenir une posture de neutralité face à la multiplication des catastrophes que le changement global déclenchera (…) La crise du Covid19 nous a montré qu’organiser la gestion de la crise tout en préservant la démocratie n'est pas des plus aisée. Qu'en sera-t-il en cas de crise plus radicale encore ? Cela doit être anticipé et préparé dès maintenant », invitant les participants à relire le philosophe américain du début du XXe siècle John Dewey [5] très inspirant sur l'approche à avoir, le type d'enquête démocratique et pragmatiste à mettre en œuvre.

 

[1] Stéphane Cordobes est également membre du Comité d’orientation de la revue Horizons publics.

[3] Télécharger la synthèse : https://www.futuribles.com/fr/document/synthese-crise-du-covid-19-quels-scenarios-pour-le
[4]
Relire Jacques Rancière qui dans « Le Maître ignorant » pose le postulat de l'égalité des intelligences.

[5] John Dewey, L'art comme expérience, 2010, Gallimard

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