Dominique Cardon : «Les décideurs publics doivent s’imprégner de culture numérique»

Le 30 juillet 2019

Professeur de sociologie à Sciences Po où il dirige le Medialab depuis trois ans, Dominique Cardon a publié en début d’année un ouvrage de référence intitulé Culture numérique (2019, Presses de Sciences Po). Retraçant l’histoire du numérique, de la naissance d’Internet aux enjeux futurs de l’intelligence artificielle, son livre est une passionnante plongée dans le monde numérique. Il y traite de manière pédagogique et avec une distance critique des nombreux sujets qui font régulièrement la une de l’actualité, comme le bien commun, la big data et les algorithmes, l’économie des plateformes, l’espace public numérique, ou encore la culture participative et les réseaux sociaux. Nous l’avons rencontré dans son laboratoire au cœur de Paris pour parler culture numérique et transformation publique.

BIO EXPRESS

1996 à 2016

Membre du centre de recherche Orange Labs

2010

Publication avec Fabien Granjon de La démocratie Internet (Seuil/La République des idées)

2015

Soutenance de sa thèse L’espace public élargi – Opinion, critique et expressivité à l’ère d’internet

2015

Publication de À quoi rêvent les algorithmes – Nos vies à l’heure des big data (Seuil/La République des idées)

2015

Devient membre du Comité de prospective de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL)

2016

Directeur du Médialab à Sciences Po

2019

Publication de Culture numérique (Presses de Sciences Po)

Quelles sont les missions du Médialab ?

Le Médialab est l’un des dix laboratoires de Sciences Po crée par Bruno Latour en 2009 lorsqu’il était directeur scientifique. L’idée était de créer un laboratoire spécifique en connectant sciences humaines et sociales au numérique. Comme les océanographes ont des bateaux, les sociologues ont besoin du numérique. Le numérique est l’instrument de production de la connaissance sur nos sociétés. En fait, le numérique est une manière d’observer la société et une manière de la construire. Bruno Latour a ainsi créé un laboratoire multidisciplinaire avec des ingénieurs informaticiens, des designers pour penser les formats numériques avec des publics, et des chercheurs (sociologues, historiens). Ce laboratoire, composée d’une quinzaine de permanents, mène différents travaux de recherche et projets de recherche exploratoire, pour bien connaître et comprendre les techniques utilisées dans la société. Nous avons plusieurs programmes sur l’espace public numérique ou encore sur les algorithmes (« Algoglitch »), dont l’objectif est de questionner différemment l’impact des technologies sur la société et de savoir comment les algorithmes deviennent une question politique et sociale discutée dans l’espace public. Plus récemment, nous travaillons sur un projet environnemental : le projet Naturpradi, qui propose une cartographie des éléments symboliques et matériels du débat sur la nature urbaine afin de produire des éléments de réflexion pour les futures politiques urbaines.

Votre ouvrage est une plongée historique dans le monde numérique, des pionniers d’Internet aux géants numériques d’aujourd’hui. Quel regard portez-vous sur l’évolution d’Internet et du Web ?

Internet a plus de cinquante ans et le Web a trente ans. Il y a eu beaucoup de transformations depuis les débuts. Si je voulais le résumer de façon très rapide et succincte, le premier point à souligner, c’est la démocratisation technique fulgurante d’Internet. Le succès d’Internet a été colossal, inimaginable. Les pionniers du Web (scientifiques, chercheurs, militaires, hippies), ceux qui ont fabriqué l’Internet dans les années 70 et 80, pensaient en faire un outil pour eux, pour leur propre usage, et cet outil a connu un succès fabuleux, utilisé aujourd’hui par la moitié de l’humanité. Deuxième point important : les représentations de potentialités offertes par ce réseau ont complétement basculé. Le Web est né dans la promesse d’une mise en réseau des individus et des informations. On y a toujours vu des formidables capacités émancipatrices (la création de communautés, les discussions directes entre eux, la liberté de circulation des idées, etc.) Parce que le public était plus petit, avait des propriétés sociologiques particulières (urbain, occidental, diplômé), c’était l’accès à la connaissance, une société pluscurieuse. Il y a sept ou huit ans, on disait le Web social est formidable pour la sérendipité. Aujourd’hui, on passe son temps à dire de faire attention aux autres, de vous enfermer dans une bulle. L’atmosphère a changé dans le discours public, dans les représentations, alors que les pratiques se poursuivent. Avec la massification des usages et des pratiques, l’économie du Web a aussi été bouleversée. C’est une troisième dimension de cette histoire. Les acteurs sympathiques du début sont devenus des empires qui aujourd’hui menacent notre vie privée en captant nos données personnelles, sont dans des situations de monopole compliquées et pratiquent l’évasion fiscale, c’est-à-dire qu’ils captent la valeur considérable produite sur le dos des internautes.

Avec la massification des usages et des pratiques, l’économie du Web a aussi été bouleversée. C’est une troisième dimension de cette histoire. Les acteurs sympathiques du début sont devenus des empires qui aujourd’hui menacent notre vie privée.

Comme les océanographes ont des bateaux, les sociologues ont besoin du numérique. Le numérique est l’instrument de production de la connaissance sur nos sociétés.

Vous expliquez bien dans votre livre que la plupart des grandes innovations du Web sont souvent parties de pas grand-chose. Elles ne sont pas issues de la recherche universitaire, ni des laboratoires des grandes entreprises, mais plutôt de la périphérie. C’est ce que vous nommez le phénomène de l’innovation ascendante, par le bas. Or, aujourd’hui, on a l’impression que ce n’est plus le cas avec l’émergence de géants du numérique comme les GAFAM ou les BATX ?

Toute l’histoire du Web est marquée par ces innovations ascendantes. Les idées de services viennent souvent de militants, de passionnés, de geeks, avec le mythe de l’invention trouvée dans un garage… L’Internet Movie Database (IMDb) ou Wikipédia illustrent cette spécificité de l’histoire du Web. Aujourd’hui, ces innovations qui viennent de la périphérie et sont le fruit d’utilisateurs existent toujours, mais elles sont de plus en plus aux mains d’industriels qui sont dans une logique de recherche de financement. Dorénavant, une grande partie de l’innovation porte sur de la technologie dure. Et ceux qui innovent sont plutôt dans les centres de recherche financés par les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Microsoft, Apple, Microsoft).

En quoi la transformation numérique impacte la conception et le pilotage des politiques publiques ?

Elle peut avoir des impacts très positifs et très négatifs. Il y a eu un impact très fort sur les administrations. La transformation numérique a favorisé la rationalisation des processus administratifs et la relation avec les citoyens-administrés, offrant toute une série de bénéfices, notamment la simplification d’accès aux services publics, mais posant aussi la question centrale des inégalités d’accès. Le numérique peut aussi être un prétexte pour les pouvoirs en place à faire disparaître des guichets, mais il participe globalement à la modernisation de la relation entre l’État et ses administrés de façon forte. Il contribue aussi à nourrir les écosystèmes plutôt économiques à travers l’open data : des éléments dans lesquels les pouvoirs publics et les collectivités locales disposant d’informations sur le fonctionnement de certains services les rendant publiques fabriquent un écosystème dont d’autres services peuvent profiter, avec des concurrences très complexes et, du coup, des régulations difficiles à mettre en œuvre ; c’est qu’une partie de ces données appartiennent aussi à des entreprises privées. Si la compagnie de transport liée à la municipalité publie ses données, il faudrait qu’Uber le fasse aussi !

Médialab, un laboratoire pluridisciplinaire original

Dixième centre de recherche de Sciences Po, le Médialab1 a été créé en 2009 pour aider les sciences sociales et humaines à tirer le meilleur profit de la masse de données rendues disponibles par la numérisation. Il a trois missions principales fortement intégrées : méthodologie, analyse, théorie. La première est d’être au service des différents centres de Sciences Po pour aider les chercheurs qui se trouvent aux prises avec des données nouvelles pour lesquelles il n’existe pas encore de méthodologie bien établie. La deuxième mission consiste à analyser en quoi la numérisation modifie les médias et les médiations qui sont l’objet des sciences sociales et humaines, particulièrement en économie, en sciences politiques, en histoire et en sociologie. La troisième est de repérer en quoi la numérisation ne se contente pas de multiplier les données et de modifier les pratiques existantes, mais quelle nouvelle prise elle apporte sur les questions fondamentales de la théorie sociale.

Méthodes numériques (digital methods), études des médias (media studies), théorie sociale (social theory) forment ainsi les trois piliers du Médialab. C’est cette combinaison exceptionnelle entre méthode, analyse et théorie, qui explique l’originalité de son organisation. En effet, contrairement aux autres centres de Sciences Po, il est composé d’un petit nombre d’universitaires et d’un nombre important d’ingénieurs, qui sont tous considérés comme publiants (qu’il s’agisse d’articles, de logiciels, ou de méthodes). En ce sens, il emprunte davantage son modèle d’organisation à un laboratoire d’instrumentation scientifique.

L’autre originalité du Médialab en terme d’organisation est de s’appuyer à parts égales sur trois métiers : sciences du social, ingénierie des données numériques et design de l’information, ce dernier métier étant devenu indispensable du fait de la masse et de l’hétérogénéité des données qui bouleversent les habitudes de lecture.

Le Médialab s’est particulièrement consacré au cours des années passées à domestiquer les données numériques.

Au-delà de la culture numérique nécessaire pour appréhender le monde d’aujourd’hui, il faut aussi inciter les étudiants à la manipulation des objets numériques.

L’impact du numérique a aussi fait émerger le thème macronien de l’État-plateforme : le numérique peut être le point de coproduction des politiques publiques plus forte avec les citoyens, les associations, les stakeholders divers et variés, sur un certain nombre de politiques publiques.

Etalab, qui coordonne la politique d’ouverture et de partage des données publiques (open data) illustre bien ce mouvement. Aujourd’hui, face à ces transformations numériques, il faut que les décideurs aient une vraie culture numérique. Il y a un esprit dans la culture numérique, une histoire, une manière de coopérer ; le terme de plateforme en est une émanation. Il faut avoir des éléments pour mieux la décoder et la comprendre, c’est l’objectif de mon ouvrage.

Pensez-vous que les écoles de services publics, les universités, le système d’enseignement supérieur dans son ensemble forment suffisamment bien au numérique ?

L’enseignement supérieur pourrait aller plus loin. Au-delà de la culture numérique nécessaire pour appréhender le monde actuel, il faut aussi inciter les étudiants à la manipulation des objets numériques. Il faut une très bonne articulation entre la culture et la pratique numérique. Quand on a écrit quelques lignes de codes, on a compris qu’on a affaire à une langue particulière. C’est une langue de programmation qui permet d’agir sur le monde. La manipulation de la programmation permet de démystifier et de défaire la croyance d’un univers numérique trop complexe à comprendre pour ne pas laisser les géants du Web faire ce qu’ils veulent. Il faut arrêter de se laisser impressionner par les informaticiens !

Quelle place reste-t-il aux pionniers du Web, ceux qui ont donné naissance à cette culture numérique ?

Ils sont dans la désillusion critique et la mélancolie constante. Selon eux, le Web a tout perdu : sa démocratie, sa liberté émancipatrice, son caractère sauvage, etc. Ce discours n’est pas complétement faux, mais ce qu’il oublie, c’est l’incroyable démocratisation de ces outils. Ma mère est sur Instagram depuis deux mois ! C’est devenu banal ; le numérique n’est plus une culture de pionnier, mais une culture quotidienne. Ce qui est toujours frappant dans le débat sur le marché et le Web, c’est que le marché truste le haut du Web, et donc nos usages. Il n’y a jamais eu autant d’informations étonnantes sur le Web, mais il faut dépasser les premières pages de Google pour aller chercher des contenus pertinents, des vidéos ou des informations de qualité ou décalées ; de l’intégralité des cours de Gilles Deleuze à Vincennes aux voyages filmés par des conducteurs de train en passant par des chorégraphies inédites des meilleurs compagnies de danse, on trouve des pépites et des perles rares !

Une exploration sans concession du monde numérique

« L’entrée du numérique dans nos sociétés est souvent comparée aux grandes ruptures technologiques provoquées par l’invention de la machine à vapeur ou de l’électricité au cours des révolutions industrielles. Nous serions entrés dans une nouvelle ère de la productivité dont l’information, la communication et le calcul seraient les principaux ressorts. Bref, Internet, après le train et la voiture. En réalité, la rupture est bien plus profonde et ses effets beaucoup plus diffractés. C’est plutôt avec l’invention de l’imprimerie, au xve siècle, que la comparaison s’impose, car la révolution numérique est avant tout une rupture dans la manière dont nos sociétés produisent, partagent et utilisent les connaissances », écrit Dominique Cardon dans l’introduction de son livre. Pour en saisir toutes les facettes et comprendre l’impact du numérique sur la société, il invite le lecteur à explorer trois lignes de force : l’augmentation du pouvoir des individus, l’apparition de formes collectives nouvelles et originales, la redistribution du pouvoir et de la valeur. Dans un style synthétique et pédagogique, il revient sur la généalogie d’Internet, le Web comme bien commun, la culture participative et les réseaux sociaux, l’espace public numérique, l’économie des plateformes, et le big data et les algorithmes. Autant de thèmes qui se retrouvent régulièrement propulsés dans l’actualité et qui constituent une brillante remise en perspective pour le citoyen éclairé, mais aussi le décideur public désireux de s’emparer de ces sujets.

  1.  Source : https://medialab. sciencespo.fr/fr/about/

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