La prospective créative pour imaginer l'action publique de demain

Frictions innovation publique
Le 12 avril 2019

Le 14 mars, Le Living Lab et la Chaire innovation publique ENA-ENSCI accueillaient la troisième soirée dédiée aux « Frictions de l’innovation publique ». Une manière d’aborder les contradictions potentielles entre l’exploration de nouvelles formes d’innovation et l’action publique.

Avant le démarrage des prises de parole des invités, le public est averti qu’il y aura ce soir-là un médiateur d’un nouveau genre, le Concerteur. Les invités sont incités à envoyer des SMS avec des questions, des remarques à cette machine porte-voix qui devient l’intermédiaire avec les intervenants.

Puis se succèdent tour à tour les invités : Daniel Kaplan, Initiateur de Plurality university U+ ), Bastien Kerspern, Designer, co-fondateur de Design Friction, Jennifer Rudkin, Designer, EU Policy lab de la Commission européenne, Max Mollon, Fondateur du Design fiction club, Philippe Durance, Professeur du CNAM Titulaire de la Chaire Prospective et développement durable, Président de l’Institut des futurs souhaitables.

République des futurs

La fiction spéculative pour « désorganiser l’ordre des choses »

Daniel Kaplan distingue deux formes de prospective en tension et complémentaires : la première visant à anticiper l’avenir pour réduire l’incertitude, la seconde à faire émerger de nouvelles possibilités pour « désorganiser l’ordre des choses ». C’est à cette deuxième alternative que s’intéresse l’Université de la Pluralité par le biais de la fiction spéculative, en travaillant avec des designers et des artistes. Elle constitue une manière de penser les transformations majeures à venir, qu’elles soient technologiques, numériques et écologiques. Le futur est un bon espace public, propice à la rencontre de manières de penser différentes, où l’on peut se projeter, être en désaccord et appréhender la complexité du monde.

Le design fiction pour se projeter dans des futurs proches alternatifs

Bastien Kerspern a créé un studio de design fiction afin de projeter les participants, des décideurs, dans des futurs proches alternatifs. Il s’agit d’un outil d’aide à la prise de décision. Tout cela par le biais du jeu. Il raconte d’une expérience menée avec des universités et le parlement britannique appelée Protopolicy. Pour aborder la question du vieillissement à domicile, le studio crée des cartes à jouer avec les projets de loi en la matière. Ensuite il travaille avec des citoyens d’entre 60 et 100 ans, et cela fait émerger le thème de l’euthanasie dans leurs futurs logements connectés. Le studio crée alors une montre permettant de se tuer à domicile au moment où la personne le désire. L’objectif : imaginer les conséquences qu’aurait la banalisation de l’euthanasie, sans prendre position. Comme l’explique Max Mollon, le design fiction permet de penser, de rendre palpable une situation, qui paraît hors d’atteinte. Il donne l’exemple de la loi sur les OGM. Pour analyser le discours et les points de tension, une des propositions consiste à projeter dans le futur cette controverse. En tenant ce débat en 2046, on imagine des affiches, des bouteilles de vin modifiées, des flyers d’assureurs ne couvrant plus les changements climatiques : la sécheresse, le manque de neige etc. Ces objets mettent ainsi en état de réagir, ils deviennent des situations de débat, des outils pour « monter en compétence ».

Jennifer Rudkin, enseignante en Chine pendant 3 ans rappelle l’importance du contexte. Une innovation dans un lieu peut être dépassée ailleurs. Elle a également travaillé pendant deux ans à l’Unesco pour accompagner les fonctionnaires à changer leurs perspectives, à ouvrir leur vision du futur et du présent. Aujourd’hui auprès de la Commission européenne, elle conçoit de nouveaux outils et approches permettant de générer des connaissances différentes aux sciences « dures ». Cela consiste notamment à se plonger dans des scénarios du futur pour débattre et créer de nouvelles relations entre les acteurs.

Philippe Durance, retrace, quant à lui, l’histoire du CNAM. Cette institution accompagne l’innovation et la prospective depuis ses débuts et la Chaire innovation, créée, il y a 30 ans s’inscrit dans cette histoire et cet héritage. Il rappelle que la prospective recouvre un grand nombre de pratiques, la méthode est essentielle à condition qu’il y ait une réflexion, de surcroit collective. La prospective a une histoire française puisqu’elle a été inventée par Gaston Berger, philosophe et haut fonctionnaire au ministère de l’éducation nationale. Confronté au problème de séparation des rôles entre les politiques, le sachant et le décideur, cette méthode vise à réconcilier sagesse et puissance. Il s’agit de permettre aux politiques de prendre des décisions en connaissance de cause. C’est là que le bât blesse puisque les politiques, les premiers concernés, ne font pas de prospective.

Se pose ensuite la question de la temporalité sur laquelle les interlocuteurs s’accordent. On ne peut agir qu’au présent. Les artistes ont une lecture du présent leur permettant d’être visionnaires. En revanche une solution ne vaut que parce qu’elle est acceptée, opérationnelle. Certains futurs sont là mais on ne leur laisse pas le temps d’exister : le mode de vie post pétrole, inaudible pendant des années, la capacité à guérir et générer des croyances reprochées à certaines femmes, assimilées à des sorcières au Moyen Age etc. D’ailleurs le rapport au temps, tout comme l’appréhension de la prospective sont culturels.

Autre question qui émerge : celle de l’utilisateur et de l’inclusion. Un des fondements de la République, ce sont les droits, or penser le futur peut s’assimiler à un privilège. On réduit la personne à son statut d’utilisateur d’un service. Il convient de dépasser cet horizon dogmatique d’une conception centrée sur l’utilisateur pour se projeter dans des futurs plus inclusifs.

Pour en savoir plus

 

A ce débat pas de conclusion formelle. Cependant, il convient de rappeler un élément essentiel, la vocation même de la prospective : elle ne sert pas à rassurer mais à être dans l’action.