Quand l'expérience immersive permet de mieux comprendre le quotidien des ex-détenus

Vis ma vie en prison
Le 17 janvier 2020

« Vis ma vie de personne sortant de prison - Un parcours grandeur nature d'une trentaine de minutes pour vivre l'expérience d'une personne sortant de prison de la détention à la réinsertion», annonçait l'invitation du Conseil économique, social et environnemental (Cese) que nous avons reçue à la rédaction d'Horizons publics.

 

Nous avons répondu présent pour vivre cette expérience pas comme les autres en mode "dans la peau d’un prisonnier", organisée le 27 novembre 2019 par l'association WakeUpCafé, dont la mission est de changer le regard sur les (ex-)-détenus et de les accompagner vers une réinsertion durable, sans récidive. Un format d'immersion qui se tenait juste avant le vote dans l'après-midi d'un avis du Cese dédié à l’accompagnement des détenus dans leur accès aux droits sociaux, pendant et à la sortie de prison.

 

Ce fut l'occasion aussi de rencontrer et d'échanger avec d'anciens détenu(e)s et de mieux comprendre leurs difficultés de réinsertion et où il ressort que l'administration doit encore faire de gros efforts de transformation pour être en mesure d'accompagner ces personnes.

"Le mardi 26 novembre, le CESE présentera son projet d’avis dédié à l’accompagnement des détenus dans leur accès aux droits sociaux, pendant et à la sortie de prison. Le nombre de personnes détenues dans les prisons françaises a atteint un niveau inégalé : 70 818  personnes incarcérées au 1er octobre 2019, pour 60 000 places opérationnelles. Le système carcéral français est régulièrement pointé du doigt pour les conditions de vie en prison. Pour prendre conscience d’une réalité trop souvent ignorée ou délaissée, le CESE vous propose, en amont de la présentation de son avis et avec le support de l’association Wake up Café, une immersion dans la vie d’une personne sortant de prison, de la détention à la réinsertion. Vous découvrirez  les difficultés de la sortie et l'importance d'être accompagné dans sa réinsertion", voilà le texte introductif accompagnant l'invitation du Cese.
Endosser pendant quelques minutes le quotidien d’un détenu

La proposition de Wake Up Café est simple : endosser pendant quelques minutes le quotidien d’un détenu puis les problématiques auxquelles il doit faire face en sortant. Pour mettre chaque participant dans la peau d’un prisonnier, une personne jouant le rôle d’un gardien de prison organise une file devant une porte d’entrée. À la queue-leu-leu, dans un couloir, nous attendons. Nous pénétrons un par un dans une salle. On me demande de me positionner sur une croix dessinée au sol à un mètre environ d’un bureau où deux gardiens m’enjoignent de décliner mon identité, de remettre mon téléphone portable puis de m’asseoir dans l’antichambre. Nous sommes deux. On m’appelle, je pose mon doigt sur une feuille pour les empreintes et on prend ma photo.

Avec ma camarade on nous conduit dans une cellule de 9m2 avec lits superposés, des vêtements accrochés aux barreaux et une lumière hésitante. Avant de nous quitter, le gardien lance une phrase menaçante « vous restez là, si vous avez des choses à dire, envoyez une lettre. »  

Ensuite pour simuler les émotions de la sortie de prison, on nous remet un casque audio avec une musique entêtante et on nous enferme dans une petite salle de bains tapissée de panneaux. On y lit des inscriptions variés « Pole Emploi, Logement, Ma famille, Paperasse, m’en sortir, par où commencer etc ». Les murs répertorient une grande partie des émotions, interrogations et réflexions des détenus quittant la prison.

Vis ma vie en prison

Enfin, on se rend en salle de « réinsertion ». On y rencontre tour à tour un conseiller Pole Emploi, un potentiel employeur et le propriétaire d’un appartement à louer. C’est là que l’on mesure l’ampleur de la tâche. Je joue le rôle d’une jeune femme de 22 ans qui n’a jamais travaillé, ni même étudié, habitant chez ses parents. Face à la conseillère Pole Emploi ; je bredouille que j’aimerais travailler dans la restauration mais sans grande conviction. Elle me parle de projet professionnel, cela me semble incompréhensible.

Au guichet « travail » quand j’explique ma situation, je parle de la prison, c’est une fin de non-recevoir. Je ne serai pas acceptée par l’équipe très familiale et soudée du restaurant. Au dernier guichet « logement » on m’explique que sans fiche de paie, ni de caution cela sera très compliqué. Lorsque je demande où m’adresser on me répond « débrouillez vous ».

Vis ma vie en prison

À l’issue de l’expérience immersive, on nous propose d’échanger avec des anciens détenus, qui jouent d’ailleurs des rôles clés dans cette mise en scène : c’est le cas d’Omar et de Jean.

Rencontre avec Omar

Racontez-nous votre histoire.
Elle est un peu « tirée par les cheveux ». Je me suis rapproché de certaines personnes, nous avons pris des risques et il a fallu en assumer les conséquences : neuf ans en prison. Cela fait un an et trois mois que je suis sorti. Au début c’était un peu compliqué, j’étais paumé avant de trouver l’association.

Comment avez-vous rencontré l’association WakeUpCafé ?

En sortant j’ai été logé chez des amis, un peu partout notamment dans le sud de la France. Je ne m’entendais pas avec ma famille. Un jour, après une dispute avec eux, ma sœur m’a envoyé les coordonnées de l’association. Au début je ne voulais pas y aller, je craignais de revivre les mêmes moments qu’en détention, de retrouver les mêmes personnes, le même système. Puis je me suis lancé, un peu à reculons. Petit à petit j’ai réussi à avoir confiance en eux. Malgré ce que j’ai fait je ne me suis pas senti jugé. Ils ont été bienveillants avec moi.

Quelle aide concrète vous a-t-elle apporté ?

Ils m’ont aidé à refaire une carte d’identité, à m’inscrire à Pole Emploi, pour les papiers administratifs, la CAF, la sécurité sociale, le logement, la recherche d’emploi. Quand on adhère en tant que « waker », on le reste à vie. C’est comme un cocon familial. Je me sens soutenu, protégé, guidé par cette famille de « substitution ». Cela donne un repère, les conseilleurs nous guident sur ce que l’on doit faire, ils nous accompagnent, nous disent comment faire face aux problèmes. Ils mettent tout en œuvre pour que l’on réussisse. Il ne faut pas gâcher cela malgré ce que l’on a vécu en détention. C’est pas évident car on se fait refermer beaucoup de portes au nez. S’il n’y a pas les partenaires, « wakeup », c’est dur.

Aujourd’hui où en êtes-vous ? Quel conseil donneriez-vous aux anciens détenus ?

Je n’ai toujours pas de travail et c’est compliqué, comme il y a un blanc sur le CV on est jugés. Dès que l’on bégaie un peu ils s’en doutent de suite, on se fait recaler. Je dirais aux anciens détenus de ne pas lâcher et garder espoir. Il y a un après, il faut juste qu’ils serrent les dents et qu’ils avancent. Il ne faut pas se braquer sur les tensions…

Quel est votre moteur ?

J’ai envie de réussir, d’avancer, d’avoir une situation stable, un appartement, des enfants, une vie de famille. Je ne veux plus retomber dans mes vieux démons. C’est difficile de ne pas replonger, de retomber dans un engrenage. La solution c’est d’avoir du soutien, de s’écarter et faire la part des choses.

Rencontre avec Jean

Racontez-nous votre histoire.
Après 33 mois ferme, je suis en semi-liberté depuis deux mois. La prison c’est vraiment dur. On est enfermés 22 heures sur 24. On n’a que 2 heures pour voir le jour.  J’ai vu des gens devenir fous, atterrir à l’hôpital, d’autres sont morts. En prison je travaillais dans un atelier, nous préparions des pièces et des commandes venant de l’extérieur.

Qu’avez-vous appris ?
Avec la prison j’ai appris la sagesse, beaucoup de choses sur moi-même, je suis devenu plus mûr. Avant je ne savais pas discerner le bien et le mal. On n’est pas en difficulté à cause des autres, en réalité chacun choisit. Cette expérience de l’enfermement m’a permis d’ouvrir les yeux, de voir ce qui n’allait pas, de choisir la direction que j’allais prendre.

Qu’est-ce qui est le plus difficile à vivre pour vous ?
Je suis sorti il y a deux mois je n’ai aucune aide financière, le temps de faire toutes les démarches administratives… J’ai fait le choix de me lancer dans le droit chemin, je tourne le dos aux gens du passé. Si l’on est pas fort moralement on retombe dans le piège…

Comment l’association vous aide-t-elle ?
Je les ai rencontrés en prison grâce à ma conseillère d’insertion. Elle m’a inscrit au Wake Up Café, j’ai suivi un parcours de deux semaines avec eux. Ils m’ont proposé de faire une formation de technicien supérieur en réseaux informatiques, niveau BTS. Pôle Emploi va la financer. En attendant je recherche un travail dans le domaine de la chaudronnerie-serrurerie, mon métier d’origine. A l’extérieur il faut avoir de la patience, comme en prison. Avec  l’association je me sens bien. Quand je suis avec les wakers on rigole, je pense à autre chose, pas à l’argent. Je discute aussi avec le psychologue, avec les différents salariés, ils m’aident à faire un point sur mes avancées et à chercher un travail.

Quel est votre objectif  ?
Par mes actes j’ai fait du mal à mon entourage, à ma propre famille. Ils m’ont pardonné, me font confiance, tout comme les personnes du Wake Up Café. Je ne veux pas trahir cette confiance. Il y a quelques années quand je faisais ma formation de serrurier j’imaginais ouvrir ma boite à l’âge de 45 ans. J’en ai 29. C’est mon objectif : trouver un travail, acquérir des compétences pour ensuite réussir à ouvrir mon entreprise.

Vos soutiens au quotidien ?
Je ne me suis pas fait du mal mais j’en ai fait à mon entourage, à ma propre famille, ceux qui m’aiment. Ils m’ont pardonné, me font confiance comme l’association. Cette confiance je ne veux pas la trahir. Avec l’assoc, je me sens bien avec eux, quand je suis là-bas on rigole, je pense à autre chose, pas à l’argent. Ils nous aident à chercher un travail à faire un suivi sur nous-mêmes. Il y a un psychologue on prend rdv, on discute. Cela aide de libérer ce que l’on garde en soi. En sortant de prison, j’ai du mal à faire confiance aux gens ; Les gens pensent que j’ai un cœur dur, un caractère dur mais ce n’est pas vrai, je me préserve. je me dis que c’est le passé, certes j’ai perdu du temps. Mais c’est un mal pour un bien. Je suis devenu plus mur. Des choses sur moi-même. Dans la vie on dit qu’on est dans la merde à cause des autres, ce n’est pas vrai. Chacun choisit. On a le droit de dire non quand on nous propose d’être malhonnête. Avec l’enfermement j’ai trouvé la réponse. Moi-même j’ai bougé mes pieds et je me suis déplacé là-bas. Ce n’est la faute de personne d’autre.

Qu’avez-vous appris ?
Maintenant Je suis en recherche de travail. Plein de gens m’ont dit « viens, tu n’as pas de sous, je te redonne, je te relance, c’est facile ; Tu ne vas pas rester comme cela. » C’est un engrenage dans lequel il ne faut pas rentrer. La solution c’est d’avoir du soutien, de s’écarter et faire la part des choses. Et serrer les dents. Chacun a sa vie intime et personnelle, en manque d’argent, ne peuvent pas payer leur loyer, acheter à manger aux enfants.  C’est une solution rapide. Ensuite ils restent bloqués là-dessus et ne veulent pas sortir. On a des bénévoles, des chargés d’insertion qui s’occupent de nous. Ils nous aident à rédiger nos CV, nos lettres de motivation, à rechercher des emplois sur l’ordinateur. Ensuite je me suis lancé, un peu à reculons. J’avais peur de revivre les mêmes moments qu’en détention, retrouver les mêmes personnes, le même système. Je ne voulais plus de tout cela. J’ai rencontré l’association à l’extérieur, à l’intérieur je n’y croyais pas. Je ne m’entendais pas avec ma famille. Un jour je m’étais disputé avec ma famille et ma sœur m’a envoyé un message avec les coordonnées de l’association. Au début je ne voulais pas y aller. Ensuite je me suis lancé, un peu à reculons. J’avais peur de revivre les mêmes moments qu’en détention, retrouver les mêmes personnes, le même système. Je ne voulais plus de tout cela. Petit à petit j’ai réussi à avoir confiance en eux. On n’est pas jugé. Je me sens soutenu, protégé, guidé par cette famille de « substitution ». Cela donne un repère, ils nous guident sur ce que l’on doit faire, ils nous accompagnent, nous disent comment faire face aux problèmes. Après c’est le bon vouloir de la personne. Ils mettent tout en œuvre pour que l’on réussisse. Il ne faut pas gâcher cela malgré ce que l’on a vécu en détention. C’est pas évident car on se fait refermer beaucoup de portes au nez. S’il n’y a pas les partenaires, wakeup, c’est dur.Je n’ai toujours pas de travail et c’est compliqué, comme il y a un blanc sur le CV on est jugés. Dès que l’on bégaie un peu ils s’en doutent de suite, on se fait recaler. Conseil pour anciens détenus ? Ne pas lâcher et garder espoir. Il y a un après, il fait juste qu’ils serrent les dents et qu’ils avancent. Il ne faut pas de braquer sur les tensions, l’image que les gens donnent. Il ne faut pas s’arrêter sur ça. On a des bénévoles, des chargés d’insertion qui s’occupent de nous. Ils nous aident à rédiger nos CV, nos lettres de motivation, à rechercher des emplois sur l’ordinateur.

Avez-vous un rêve ou une envie ?

Envie de réussir, d’avancer, d’avoir une situation stable. Un appartement, des enfants, une vie de famille, ne plus retomber dans ces vieux démons. C’est dur de ne pas replonger. Plein de gens m’ont dit « viens, tu n’as pas de sous, je te redonne, je te relance, c’est facile ; Tu ne vas pas rester comme cela. » C’est un engrenage dans lequel il ne faut pas rentrer. La solution c’est d’avoir du soutien, de s’écarter et faire la part des choses. Et serrer les dents. Chacun a sa vie intime et personnelle, en manque d’argent, ne peuvent pas payer leur loyer, acheter à manger aux enfants.  C’est une solution rapide. Ensuite ils restent bloqués là-dessus et ne veulent pas sortir. J’ai rencontré quelqu’un pour l’instant ce n’est pas sérieux mais on fait au mieux.

 

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