Laurent Mucchielli : «Les Gilets jaunes, une révolte populaire inédite»

Mouvement des gilets jaunes
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Le 13 décembre 2018

Directeur de recherche au CNRS au Laboratoire Méditerranéen de Sociologie et enseignant à l'Université d'Aix-Marseille, Laurent Mucchielli est l'auteur d'une vingtaine de livres sur les questions de délinquance, de police et de justice. Il anime également un site Internet Délinquance, justice et autres questions de société. Dans l'entretien accordé à la revue Horizons publics, le chercheur revient sur cette révolte populaire qui s'inscrit dans un temps long, le contexte économique et politique favorable à son éclosion, le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisation, la défiance à l'égard des médias traditionnels et le profil sociologique des Gilets jaunes. Selon lui, ce mouvement social touche à sa fin, mais pourrait à nouveau ressurgir si le pouvoir n'y prend garde.

 

Laurent Mucchielli

Quelles sont selon vous les racines profondes de cette crise sociale inédite ?

Je pense que le mouvement des Gilets Jaunes (GJ) est d’abord à replacer dans la longue histoire des révoltes populaires en France, depuis l’Ancien Régime. C’est le moment de lire le livre classique de Charles Tilly et la récente Histoire populaire de la France de Gérard Noiriel. Mais aussi de relire nos travaux sur les émeutes des quartiers pauvres des années 1970-2000. Les mécanismes sont souvent les mêmes. Il y a un événement déclencheur qui est l’étincelle mettant le feu aux poudres ou la goutte faisant déborder le vase.

Le mouvement des GJ part de la contestation de la hausse du prix des carburants automobiles, mais il doit être replacé dans un contexte beaucoup plus large.

D’abord un contexte économique. C’est la question de la dégradation réelle ou ressentie du pouvoir d’achat, et celle de la hausse continue de la fiscalité par le biais des impôts indirects (les plus injustes). La question du « budget voiture » est importante car elle englobe celle de l’augmentation du coût du carburant, mais aussi l’augmentation du coût du contrôle technique ainsi que l’augmentation de la taxation non dite que représentent les amendes liées notamment au système de radars automatisés (d’où la très forte hausse des masquages ou des peinturlurages de radars ces dernières semaines, dont on a très peu parlé). Ceci concerne en particulier les 60% de Français qui utilisent leur voiture tous les jours. Et ce n’est pas un hasard si l’emblème du mouvement est ce fameux gilet de sécurité de couleur jaune fluorescent, rendu obligatoire pour les automobilistes en 2008 et étendu à tous les véhicules motorisés en 2015. Mais ce n’est pas la seule question économique et fiscale posée par les manifestants. Il y a aussi d’autres taxes, et puis le Smic, les pensions de retraites, etc.

Ensuite, un contexte politique. Les GJ dénoncent un pouvoir qui décide seul, à Paris, prenant ses décisions dans l’intérêt des classes supérieures. D’où le réinvestissement de la classique opposition entre « les pauvres » et « les riches », « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut ». D’où aussi la personnification du malaise et le slogan fédérateur des manifestants : « Macron démission ». Ce dernier est perçu depuis longtemps comme un représentant du pouvoir financier qui domine le monde. Et ses diverses petites phrases méprisantes sur les classes populaires sont dans tous les esprits. Elles sont perçues comme des provocations et des humiliations, qui viennent exacerber celles liées à la précarité économique. La colère des GJ procède de ces sentiments d’humiliations.

Quel rôle ont joué les réseaux sociaux dans le mouvement ? Ce phénomène est-il le symptôme d’une crise des corps intermédiaires ? Est-ce aussi la faillite de la démocratie représentative à l’ère du numérique ?

Les réseaux sociaux ont joué et continuent à jouer un rôle majeur dans ce mouvement. Ce qui me semble logique pour au moins quatre raisons.

La première est que les classes populaires sont depuis longtemps désabusées vis-à-vis des partis. Elles ne sont pas les seules, certes (environ 85% des personnes sondées estiment que les responsables politiques ne se préoccupent pas ou peu de leur sort), mais la désaffiliation est maximale en bas de l’échelle sociale. Rappelons que l’abstention au second tour de l’élection présidentielle en mai 2017, en moyenne de 25% ce qui était presque inédit sous la Vème République (de même que le nombre de votes blancs et nuls), a atteint 32% chez les ouvriers, 34 % chez les personnes gagnant moins de 1 250 euros par mois et 35% chez les chômeurs. Et ces chiffres ont plus que doublé lors du second tour des élections législatives le mois suivant (57% d’abstention en moyenne, record absolu). Dans certaines catégories de la population, il y a donc une majorité de citoyens qui ne se sentent plus représentés.

La seconde raison est que le pouvoir politique actuel maximise le caractère présidentiel de notre régime politique. Emmanuel Macron a bien fait comprendre depuis son élection qu’il était le seul maître à bord et n’avait besoin de personne pour savoir quoi faire.

Les « corps intermédiaires » que constituent les partis politiques, les syndicats, les élus locaux et leurs associations, ont été ringardisés. Ce serait l’« ancien monde ». Du coup, le pouvoir est isolé. Il est face une colère populaire avec laquelle il n’a aucun contact, aucun relais, aucun moyen de rencontre.

Troisièmement, si les élus sont l’objet d’un désamour et même d’un discrédit croissant, les médias également. Dans ce mouvement des GJ, leur dénonciation est très présente. Et ce n’est pas une surprise. Dans le « baromètre sur la confiance dans les médias », on constate depuis plusieurs années qu’au moins la moitié des Français interrogés n’a pas confiance dans les informations diffusées dans les journaux et à la télévision, et que les deux tiers pensent que les journalistes ne sont pas indépendants des pressions du pouvoir politique. De là l’importance croissante des informations circulant sur Internet et les réseaux sociaux, même si (et on le mesure dans le même baromètre) la plupart des gens savent bien que ce n’est globalement pas très fiable non plus.

Enfin, il ne faut pas oublier que nous vivons dans une société toujours plus anonyme, mobile et individualiste (au sens sociologique et non moral). Les gens sont de plus en plus isolés, dans leur vie personnelle comme au travail (pour ceux qui en ont un). De ce point de vue, je pense que le mouvement des GJ traduit aussi le besoin de recréer du collectif, à la fois de façon virtuelle en partageant librement ses colères ou ses indignations à travers les réseaux sociaux (en particulier Facebook), mais aussi de façon très concrète en recréant de la solidarité et de la convivialité sur les ronds-points occupés.

3/ Une étude de chercheurs publiée dans Le Monde le 11 décembre, montre que les gilets jaunes sont une révolte des revenus modestes. Elle fait ressortir deux caractéristiques : les manifestants portent des revendications sociales plutôt que nationalistes, et le portrait type du gilet jaune, ce sont des hommes et des femmes qui travaillent (ou, étant retraités, ont travaillé), âgées de 45 ans en moyenne, appartenant aux classes populaires ou à la « petite » classe moyenne. Qu’en pensez-vous ?

Mouvement des gilets jaunes

J’ai été d’abord ravi des premiers résultats de cette étude, qui confortent l’analyse que j’avais faite « à chaud » du mouvement. L’article du Monde donne des informations qui sont provisoires en quantité et en représentativité, mais qui sont tout de même déjà fortes.

On peut sans trop de risques affirmer que, oui, il s’agit bien d’une révolte populaire, composée principalement d’employés, ouvriers, artisans, commerçants, aux revenus modestes, d’âge mûr, dans lequel les femmes sont presque autant présentent que les hommes, qui ne sont pas des militants expérimentés (environ la moitié d’entre eux se mobilisent pour la première fois de leur vie) et qui sont peu politisés.

C’est une recherche collective engagée par un noyau de chercheurs à Bordeaux, à Paris et à Montpellier, et qui a suscité dans notre milieu un véritable engouement. Nous sommes maintenant plus de 80, nous accumulons les entretiens avec les manifestants et les questionnaires (désormais plusieurs centaines). Ceci va permettre progressivement d’affiner et de généraliser les résultats.

Allons-nous vers une sortie de crise avec les annonces de Macron ?  Quel avenir pour les gilets jaunes ? Ce mouvement préfigure-t-il de nouvelles formes de mobilisation citoyenne ?

La réalité est complexe et nous nous engageons sur le terrain des conjectures, mais on peut aussi tirer des leçons de l’histoire. Plusieurs raisons concourent à la fin d’un mouvement social :

- la satisfaction des revendications : ce n’est pas vraiment le cas ici, les GJ semblent avoir majoritairement trouvé très insuffisantes les annonces du Président le 10 décembre, et on ne voit pas que d’autres forces politiques ou syndicales soient en mesure de reprendre et porter leurs revendications ;

- la répression des manifestants : cela joue certainement sur les manifestations parisiennes compte tenu du haut niveau de répression policière, celle du 8 décembre en particulier (plus de 1 700 interpellations, des centaines de blessés par l’explosions de grenades et les tirs de Flash-Ball), suivies par les audiences de comparution immédiate organisées en urgence dans les tribunaux.

- l’épuisement du mouvement actif : la mobilisation a un coût pour tout le monde, y compris pour les GJ qui travaillent, ont une vie de famille, etc. Ils ne peuvent pas rester mobilisés ainsi sur les ronds-points pendant des mois.

- l’épuisement du soutien passif dans le reste de la population : les GJ tirent une large partie de leur énergie du soutien dont ils bénéficient dans la population générale, qui se mesure dans les sondages mais aussi de façon concrète dans la vie quotidienne (par les coups de klaxon, par la présence d’un gilet jaune posé derrière le pare-brise des voitures, les appels de phare et les saluts de la main donnés par les automobilistes au passage des barrages filtrants). Cette approbation est très importante dans le sentiment de légitimité morale qu’ils ressentent. Inversement, si ce soutien s’affaisse, ils seront de moins en moins motivés.

- la survenue d’autres événements ou d’autres mobilisations peuvent renforcer ou au contraire affaiblir le mouvement : des événements peuvent déplacer le regard public vers d’autres préoccupations (comme l’attentat de Strasbourg, que certains s’empressent d’utiliser pour dire aux GJ de se taire) et rendre moins légitime ou moins urgent le mouvement en cours. Mais au contraire la colère peut s’étendre à d’autres mobilisations parallèles comme celle des lycéens et étudiants.

Au final, mon hypothèse est que les grandes manifestations dans les centres-villes sont derrière nous et que l’occupation des ronds-points va progressivement s’épuiser, mais que d’autres mobilisations prendront le relais dans les mois qui viennent parce que les raisons de fond de la colère (les raisons économiques et politiques déjà évoquées) sont largement partagées dans la population générale.