Quelle place pour les politiques sociales pendant les élections municipales après les Gilets jaunes?

Le 21 juin 2019

Dans la perspective des élections municipales 2020, l'Union nationale des centres communaux d'action sociale (UNCCAS) vient de lancer une plateforme ressource « Objectif Municipales 2020 » et un guide du candidat. Objectifs : accompagner et sensibiliser les futurs candidats aux politiques sociales, compétences municipales dans le contexte sensible de l'après Gilets jaunes. Cette plateforme met notamment en valeur les centres communaux d'action sociale (CCAS) comme outils de mise en œuvre d’une politique sociale volontariste et innovante, au plus proche des citoyens.

Pendant des semaines, ils ont échangé sur les réseaux sociaux. Facebook principalement. Tout est parti de discussions autour de l'augmentation de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE). Elle prévoyait notamment une montée des prix des carburants afin d'entamer une série de mesures écologiques. Elle aura finalement été la goutte de trop. Celle qui a fait déborder le vase de l'exaspération. Le 17 novembre dernier, la contestation passe d'internet à la vie réelle. Dans chaque ville, les manifestants se retrouvent autour des ronds-points afin d'organiser des blocages. Ils sont entre 287 710 (police) et 1,3 million (syndicats). Les samedis qui suivent se ressemblent. Le gouvernement est incapable de calmer la fronde. D'abord dépassé par l'incompréhension et son manque d'ancrage dans les territoires, puis par l'incapacité de répondre à l'ensemble des demandes nées d'un mouvement inédit, sans chefs ni organisateurs.

Et si certains retiendront du mouvement des « Gilets jaunes » certaines formes de violences, d'autres, comme Jo Spiegel, maire de Kingersheim, une ville de l'agglomération de Mulhouse le qualifie « d'historique ». Pour lui, « là où Mai 68 a joué sur la question sociétale, la crise des Gilets jaunes aura un rôle très important sur le pouvoir de vivre. C'est un peu antinomique. En 68, on disait : il n'y a pas besoin d'argent... Et là au contraire ce qui est dit, c'est : il faut remettre du pouvoir d'achat. Ils ont porté en eux une grande partie de la population qui se sentait larguée par les politiques et le quotidien. » Et à neuf mois des élections municipales, qui ne seront que le début d'une longue série d'expressions pour les citoyens (élections départementales, régionales, présidentielle et législatives...), les conséquences du mouvement des Gilets jaunes sur la question des politiques sociales interrogent.

Dans de nombreux domaines comme la fiscalité, une réflexion sur ce que nous souhaitons collectivement ne pourra se mener qu'à l'échelon national. Mais pour Jo Spiegel, il faudra être vigilant. « Les gens ne veulent plus entendre parler de réforme car à chaque fois c'est un peu moins pour eux. Mon modèle de pensée, ce n'est ni la révolution ni la réforme, mais la métamorphose. C'est-à-dire : comment tout le monde se met dans la lenteur de la résistance, de l'audace, du courage, pour réussir à changer progressivement les choses. Et là, le local a une grande importance. » Et cette échelle de proximité dont parle cet édile d'une commune de 13 000 habitants, qui mieux que le maire, cet élu « à portée de baffes » – comme l'appelle le président du Sénat Gérard Larcher – peut l'incarner ?

Le social, une compétence municipale

Le social est d'ailleurs une compétence municipale. Celle-ci est pleinement incarnée par les actions portées sur l'ensemble du territoire français par les CCAS (Centre Communal d'Action Sociale). Chaque jour, les élus et agents qui les incarnent sur le terrain font leur possible pour répondre aux situations d'urgence tout en menant des actions de fonds.

Pour que les politiques sociales puissent trouver leur place au milieu des thématiques plus « médiatiques », l'UNCCAS (Union nationale des centres communaux d'action sociale) lance sa plateforme « Objectif Municipales 2020 » (voir encadré). Son délégué général, Benoît Camels, ne cache pas sa volonté de peser sur les débats en menant, grâce à cette initiative, une véritable mission de service public pendant les élections municipales. « Nous nous adressons vraiment aux novices avec cette plateforme. Pour commencer, nous expliquons ce qu'est un CCAS. Peu de personnes savent à quoi peut servir un Centre Communal d'Action Sociale alors que cela existe depuis très longtemps. Il faut bien penser que le maire devient d'office président du CCAS de sa ville dès sa prise de fonction. »

Pour lui, les élections municipales de 2020 sont l'occasion de « revenir à la sémantique du mot social », qu'il définit comme une « évolution du mot société. » Une politique sociale devrait donc permettre de faire vivre le citoyen en interaction dans son territoire. « Je mets derrière les politiques sociales toutes les politiques publiques qui amènent à faire interagir les citoyens sur un territoire. Une fois que vous avez dit ça, cela comprend de très nombreux domaines. J'ai déjà vu des communes où même l'application de l'agenda 21 a été confiée au CCAS. Il n'y a pas que les pauvres qui sont concernés par la politique sociale. Le mot social a trop souvent été dévalorisé car nous avons perdu le mot société. Le social ce n'est pas la charité. » Et c'est bien ce qui caractérise l'ensemble des acteurs avec lesquels nous avons été en contact pour écrire cet article. Tous définissent les besoins évoqués par les Français rencontrés sur les ronds-points des Gilets Jaunes par la volonté de vivre simplement tout en prenant leur part.

Reconnecter les collectivités avec les citoyens

Alors plus que des politiques très précises, les élus, qu'ils aient prévu d'être candidats ou pas, s'accordent sur le besoin de reconnecter les collectivités avec les citoyens. Les Gilets Jaunes demandaient plus de participation dans la vie démocratique, ils ont au moins été entendus à un échelon : celui des élus locaux. Comme l'explique Brigitte Jallet, adjointe au maire à la cohésion sociale et la transition à Saint-Jean de Braye : « Cela fait longtemps que nous essayons d'avoir une écoute des habitants. Le mouvement des Gilets Jaunes vient nous renforcer dans cette démarche. Nous devons impérativement continuer et aller plus loin dans nos manières de faire. Nous sommes en train de réfléchir à ce que nous voulons faire pour le prochain mandat. Nous voulons vraiment développer la démocratie participative. Ce n'est pas simple. Vous vous rendez vite compte que vous touchez toujours les mêmes. »

Une vision que partage Jo Spiegel pour qui le « principal impact des Gilets Jaunes se situera plus à l'échelle démocratique. » Pour lui, les futures politiques sociales ne pourront être construites qu'avec l'ensemble des citoyens. « Les Français ne veulent plus que le Maire décide à la place de tout le monde. Malheureusement dans les ronds-points, il y avait beaucoup de personnes qui se sentaient exclues. Et dans notre démocratie, ce sont les inclus qui participent. Les futures générations d'élus doivent donc s'interroger pour savoir comment on peut se rapprocher de ceux qui se sentent larguer. » L'élu, qui est l'un des co-fondateurs de Place Publique avec Raphael Glucksmann, précise au passage que les futurs maires ne pourront obtenir leur légitimité qu'en respectant les promesses tenues. « Il ne faudra dire que ce que l'on peut faire. Et faire que ce que l'on a dit qu'on allait faire. Nos communes doivent répondre aux préoccupations. » Annie Yague, adjointe au maire en charge du CCAS de Montpellier partage aussi cette sensation. « Je pense que le lien social participe beaucoup à la durée de ce mouvement. Ils ont des revendications, mais ils ont aussi l’impression de faire partie d’une famille qui était éclatée avant le début des manifestations. »

Imaginer des solutions pour favoriser les mobilités

Parmi les thèmes principaux régulièrement soulevés sur les ronds-points, la mobilité possède une place particulière. Si elle n'est pas particulièrement une compétence municipale, rares seront les candidats aux élections municipales qui pourront échapper aux questions. Et cela concerne l'ensemble des territoires. « J'ai fait beaucoup de rencontres avec ceux que l'on appelle les invisibles pendant le mouvement des Gilets Jaunes. Les problèmes de mobilité reviennent tout le temps. Mais surtout, partout : territoires ruraux, zones péri-urbaines, métropoles... La mobilité est importante car c'est une aide à l'emploi et l'accès aux services » indique Benoit Camels. Alors comment intégrer aux futures politiques sociales cette dimension ? Difficile à dire. Ajouter une ligne de bus ne correspond pas à une politique sociale. En revanche, les futurs élus peuvent déjà commencer à imaginer des solutions afin de favoriser les mobilités. Nul doute que d'ingénieuses solutions seront trouvées. Certains territoires réinventent d'ailleurs l'auto-stop tandis que d'autres misent sur le covoiturage. Et il « faudra que ces politiques soient inclusives en permettant à l'ensemble des populations de se déplacer... ».

Améliorer l'accès aux services publics

Second thème très important relevé lors du grand débat, l'accès aux services. En zone rurale, la dématérialisation a laissé des traces auprès des seniors. La maison des services devrait être une réponse. Mais pour Benoit Camels, il faut aller plus loin pour permettre à l'ensemble de la dimension sociale d'être plus ouverte. « Nous avons supprimé de nombreux guichets en disant aux gens, vous allez voir tout va se faire à distance et ça sera plus simple. Le problème c'est qu'il y a de nombreuses zones blanches encore en France. Mais en plus les dossiers sont très complexes à remplir et il y a encore un fort illectronisme (illettrisme numérique). Face à un ordinateur, certaines personnes perdent leurs moyens. Et ce ne sont pas que les seniors ! La dématérialisation a été très mal vécue. Ce qui est positif c'est que les gens n'ont rien contre l'idée. Ils souhaitent juste qu'elle soit accompagnée. »

Une politique sociale complétement transformée

Au sein de son CCAS de Montpellier, Annie Yague tente de mettre en place de nombreux projets pour répondre aux différents besoins exprimés durant les derniers mois. « Malheureusement, le travail social est souvent silencieux pour ne pas dire invisible. » Et c'est à nous, journalistes, de permettre aux projets ayant un impact social positif de prendre conscience que l'ensemble des maillons de la chaîne du « social » mérite notre attention. Pour une raison simple : « La politique sociale a complètement changé, elle s’est modernisée. L’analyse des besoins sociaux a fait ressortir les familles monoparentales, constituées à la grande majorité par un parent femme. Elle a des problématiques complètement différentes de celles qui étaient suivies auparavant par le CCAS. L’analyse a également fait ressortir les personnes éloignées de l’emploi, pas forcément bénéficiaire du RSA, qui se trouvaient dans une situation désespérante car rien ne leur était proposé. » C'est au fond l'un des apprentissages majeurs de la crise qui est soulevé ici. Les Gilets jaunes auront permis de réveiller les consciences. À de nombreux acteurs d'entamer un dialogue afin de mieux se connaître et in fine de mieux se comprendre. Une dynamique positive pour les élus, les journalistes, les syndicats, les associations mais surtout pour les citoyens... À condition que ces derniers se saisissent des opportunités créées par la mobilisation. « Je pense que ce sera un enjeu important pour les prochaines élections. Nous parlons souvent de l’emploi et de l’économie, et bien sûr que c’est important. Mais tout d’abord, il faut être bien dans sa peau, savoir sa place dans la société, la revendiquer, reprendre sa place de citoyen avec ses droits et ses devoirs. »

Benoît Camels : « À chaque renouvellement municipal, le social est un peu l'oublié des programmes »

Benoît Camels est délégué Général de l'Union nationale des centres communaux d'action sociale (UNCCAS).

Pourquoi avez-vous décidé de créer cette plateforme ?

Cela fait plusieurs mois, même avant le mouvement des Gilets Jaunes que nous avons eu cette idée. Nous avions un souci. À chaque renouvellement municipal, le social est un peu l'oublié des programmes. Il est plus facile de parler d'un équipement sportif à construire ou d'une école à sauvegarder. Il y a aussi la politique culturelle ou le stationnement des voitures. Les politiques sociales sont souvent oubliées car peu de personnes ne les maîtrisent. Ce que nous voulions c'est acculturer les candidats aux élections municipales au domaine social. Il faut qu'une fois élus, ils puissent bien tout connaître afin de répondre à ceux qui leur diront « Ça coûte de l'argent... » .

Que trouve-t-on sur la plateforme ?

Nous nous adressons vraiment aux novices avec cette plateforme. Pour commencer, nous expliquons ce qu'est un CCAS. Peu de personnes savent à quoi peut servir un Centre Communal d'Actions Sociales alors que cela existe depuis très longtemps. Il faut bien penser que le maire devient d'office président du CCAS de sa ville dès sa prise de fonction. Notre deuxième mission est située sur l'information. Nous expliquons quelles sont les différentes politiques sociales qui peuvent être portées par un CCAS. La troisième idée est d'expliquer aux candidats comment intégrer ces différentes politiques sociales dans leur programme. Enfin, nous mettons à disposition un guide de campagne avec des conseils.

Vous avez également monté une « team municipales »...

Oui. Au sein de notre conseil d'administration, nous avons des élus de toutes les sensibilités politiques. Quand nous avons des candidats qui appellent pour des conseils, nous ne pouvons pas au nom de la structure UNCCAS les renseigner sur le programme d'En Marche ou de Générations. Nous avons donc des élus référents issus de chaque parti politique. Après, ils font leurs affaires entre-eux.

Comment réussir à informer sur une thématique souvent oubliée lors d'élections ?

Il faut effectivement déjà réussir à convaincre les candidats pour que la thématique ressorte plus souvent. Nous souhaitons aussi nous adresser à ceux qui ne sont pas tête de liste. Car si vous souhaitez être maire adjoint, il y a peu de personnes qui souhaiteront l'être dans le social. Cela peut être une formidable occasion de monter en compétences et d'obtenir des responsabilités. Il ne faut pas oublier qu'il y a trois thématiques importantes à l'échelle municipale qui correspondent aux trois piliers du développement durable : l'environnement, l'économie et le social.

Il est vrai que l'on a souvent tendance à oublier que le social est une compétence extrêmement importante des mairies. Mais pour bien la gérer, il faut s'y connaître...

C'est pour cela que nous avons fait ce site. Nous insistons bien sur le fait que le social, ce n'est pas sale ! C'est très important. Si vous êtes élu mais que vous ratez l'intégration de politiques sociales dans votre programme, vous ne pouvez pas réussir votre mandat. Le social c'est beaucoup large qu'on ne le croit. Ce n'est pas seulement donner des bons de secours ou des sacs alimentaires d'urgence. C'est un vrai secteur d'attractivité pour un territoire. Soit pour garder sa population. Soit pour en faire venir une nouvelle. C'est également essentiel en terme de cohésion sociale. Les CCAS ont de plus en plus de compétences. Ils gèrent les politiques logements ou commencer à devoir s'occuper des politiques d'accès à la santé ou à l'emploi...

Les CCAS répondent aux besoins évoqués par les Gilets Jaunes ?

Nous nous sommes rendus compte que les habitants n'attendent plus grand chose de l'Etat. Il n'a plus les moyens de ses ambitions. Les métropoles et les régions sont devenues très éloignées des réalités. Les départements peuvent jouer un rôle. Mais les communes concentrent beaucoup d'attente chez les Français. Le maire reste le politique le plus reconnu par nos concitoyens.