Les territoires, l'avenir de l'éducation?

Le 1 mars 2019

Une tribune du recteur Alain Bouvier, Professeur associé à l’université de Sherbrooke, et membre du Comité d'orientation de la revue Horizons publics.

Pour l’éducation, les territoires sont des lieux de création et de renforcement de liens horizontaux fonctionnels entre acteurs de proximité et institutions, en vue de coconstruire des projets éducatifs, appuyés par une gouvernance locale ad hoc.

Lutter contre le communautarisme

« Territorialisation » et « communautarisme » ne sont pas synonymes, ils sont même en opposition.

Le communautarisme construit des regroupements fermés d’humains et d’institutions, sur des options idéologiques, philosophiques, religieuses, ethniques, économiques, géographiques ou linguistiques. Il conduit à l’isolement des groupes et renforce leur fermeture sur eux-mêmes. Chacun d’eux estime que les échanges avec les autres sont dangereux pour leur identité, sauf pour ceux qui veulent faire du prosélytisme.

Au contraire, dans une vue ouverte, la territorialisation s’appuie sur la diversité des ressources locales, humaines, matérielles et culturelles qu’elle valorise à travers tous les échanges possibles. Elle favorise le croisement de réseaux et l’enrichissement mutuel. Elle crée une utile complexité pour adapter le système global aux besoins locaux et à leurs évolutions. Elle vise à employer les ressources disponibles et à en construire de nouvelles dans une logique de codéveloppement.

La territorialisation de l’Éducation nationale est un état de fait

Les bases nécessaires pour une territorialisation de l’éducation fonctionnent déjà, même si l’administration centrale, le « mammouth » selon Bernard Toulemonde, ne connait pas ses territoires qu’il abhorre. La bureaucratie française, marquée à l’Éducation nationale, veut ignorer la spécificité du local, qu’il s’agisse des territoires prescrits ou des territoires vécus.

Lentement, le pouvoir politique tente depuis une quarantaine d’années et en trois actes de décentralisation politique, de proposer, sous le contrôle de la Représentation nationale, un cadre global susceptible de faciliter une prise en compte des territoires, tout en restant fidèle aux principes qui fondent notre République « une et indivisible » selon les termes de la Constitution.

Les lois et décrets n’ont de cesse de rechercher l’uniformité formelle des dispositifs conçus au niveau national. Ils sont renforcés par de multiples et longues circulaires fruits de la technostructure qui tente de tout corseter dans le moindre détail. Elle définit ainsi le rôle qu’elle s’attribue, faisant fi des pouvoirs législatif et exécutif.

Pourtant, le local est un précieux espace de projets souvent très créatifs. Pourquoi observe-t-on une telle méfiance du sommet envers les terrains de l’action ?

Un inventaire de pratiques à la Prévert

Pour l’éducation, plus d’une vingtaine de sujets variés sont là pour témoigner de l’ampleur effective de la territorialisation : les activités sportives ou artistiques, l’étude de la faune et de la flore locales, du climat, des langues et de la littérature régionales, de la géographie locale, de l’histoire régionale, du patrimoine culturel local, des activités touristiques, du rapport à l’emploi… Sont concernés aussi, la mixité sociale, l’éducation prioritaire, la lutte contre l’illettrisme et contre le décrochage, les rythmes scolaires, l’enseignement agricole, les internats…

Tout, ou presque, semble territorialisé. Pourquoi vouloir aller plus loin encore ?

Le niveau pertinent de territorialisation

La politique d’éducation, est qualifiée de quasi-régalienne. Elle relève des pouvoirs publics à leur plus haut niveau : Parlement et gouvernement. Sa mise en œuvre pour l’enseignement scolaire se fait sur le terrain, en lien avec les collectivités territoriales locales, au niveau de la classe, de l’école, de l’établissement secondaire, des circonscriptions et des bassins de formation, mais d’une façon coupée de la société civile : spécificité française !

Les projets sont vaguement concertés entre écoles au niveau du primaire, et sans réelle concertation sur l’action entre les établissements secondaires. Il ne se passe pratiquement rien d’important au sein des bassins de formation qui restent une coquille désespérément vide. Pourtant, c’est là, sur ce terrain, que peuvent se recueillir les besoins et se coconstruire des solutions aux problèmes locaux rencontrés, sous l’œil attentif du pouvoir régional et sans doute de la société civile, même si certains détestent cette idée !

Le tissu associatif, ici dans sa variété, là dans sa pauvreté relative, est une variable constitutive de la société civile locale. Sur un territoire, la richesse ne se décrète pas, aucune circulaire ne peut la créer. Il faut donc « faire avec » l’existant et contribuer à son développement. Si l’École s’enrichit de son environnement, en retour, ce dernier bénéficie de ses actions.

Les territoires ne se ressemblent pas, leur variété s’avère considérable et les paysages sont bigarrés. Pourquoi faudrait-il priver les élèves de ces richesses ? Pourquoi l’égalité imposerait-elle uniformité et appauvrissement pour tout ramener au plus petit dénominateur commun ?

Les territoires sont contraints de s’adapter à une école décrétée identique sur tout l’Hexagone alors que l’on pourrait imaginer que dans le respect de la politique nationale, l’école s’adapte localement à son terrain, aux enjeux posés en termes de citoyenneté, ainsi qu’à ceux du marché de l’emploi, aux dimensions culturelles, aux innovations…

À travers des activités différentes tenant aux situations locales, on peut viser les mêmes objectifs nationaux et chercher à développer des compétences voisines, comme savoir peindre, danser ou jouer d’un instrument de musique, savoir reconnaître une pierre, un champignon, un arbre ou un insecte, ou encore pratiquer un sport, que ce soit de la natation ou du basket-ball.

La régulation territoriale

Face aux problèmes complexes, la classe, l’école, l’établissement sont à une échelle trop réduite pour disposer, seuls, d’éléments suffisants pour faire une analyse systémique de la situation globale et des ressources culturelles et scientifiques pour agir en toute connaissance de cause.

Dans la situation française depuis le vote de la loi NOTRe en 2015, poursuivant une tendance lourde depuis 20 ans, la Région, devenue puissante, est l’échelon territorial de régulation des projets locaux. Elle va, de plus en plus, renforcer ce rôle. Pour accompagner l’action sur le terrain elle devra inventer puis développer avec les autres collectivités territoriales et l’État, une indispensable régulation territoriale.

Revient aussi aux régions la lutte contre ce qui rend certains territoires fragiles, comme les déserts médicaux, numériques ou éducatifs dans les zones rurales, ou encore les quartiers sensibles des métropoles et les ghettos scolaires.

La territorialisation est un long fleuve, mais il n’est pas tranquille : sont à traverser des rapides dangereux, imprévus, peu visibles et il n’existe pas d’écluse pour faciliter ce trajet à hauts risques.

Le rapport aux programmes nationaux

Les lobbies disciplinaires sont puissants, organisés au niveau national où ils traitent directement avec les médias et les pouvoirs publics. Face aux tensions, les gouvernements cherchent l’apaisement, ce qui revient à s’en tenir au statu quo. Se liguent les Académies des sciences et des lettres, le Collège de France, les ENS et Polytechnique, les sociétés savantes, les éditeurs de manuels et de sites, etc. ils accèdent facilement aux grands médias qui se targuent d’intellectualisme et popularisent des idées qui circulent d’abondance sur Internet, reprises sans recul par des partis politiques ou des syndicats.

La territorialisation de l’éducation ne se poursuivra pas au détriment des disciplines car toutes seront valorisées. Elle contribue à leur redonner du sens aux yeux des élèves et de leurs parents. Il en va ainsi de la littérature, du dessin, de la musique, de la géographie, des sciences de la vie et de la terre, de l’Histoire, de la philosophie, des langues (régionales ou des pays d’origine des élèves), de l’économie, du numérique dont le développement tarde.

Structures versus espaces de liberté

Pour faciliter la territorialisation de l’éducation, inévitablement viendra une véritable obsession française : la question des structures adéquates. Faut-il en créer des spécifiques, avec tout ce que cela veut dire : place dans la pyramide hiérarchique, moyens financiers et humains, gouvernance, partages de responsabilités, statuts… Si tel est le cas, autant renoncer à l’idée !

La territorialisation de l’éducation a besoin d‘espaces de liberté pour des coconstructions afin de favoriser le travail collaboratif à travers les réseaux locaux, en s’appuyant sur les établissements scolaires, à condition que ces derniers gagnent en autonomie (vaste sujet !) et l’assument (encore plus difficile !).

Les bassins de formation et les campus des métiers ont ouvert d’intéressantes voies encore insuffisamment exploitées.

L’ingénierie des territoires

Les besoins locaux nécessitent de l’expertise en ingénierie des territoires. Cela inspire des recherches pluridisciplinaires et invite à créer de nouvelles formations, comme des masters en sciences des territoires[2].

Inévitablement, se posera la question de la gouvernance locale et de la régulation au niveau mezzo, pour croiser pédagogie, géographie, sociologie, économie, sciences politiques et sciences de gestion. Cela conduira à imaginer de nouveaux modes de pilotage qui pourront, dans un second temps, être les objets d’études de cas, de comparaisons et de recherches venant alimenter des masters.

Le développement professionnel

La territorialisation est avant tout l’œuvre de femmes et d’hommes. Elle pousse à une approche non bureaucratique des relations humaines où la proximité territoriale joue un rôle facilitateur. Elle s’inscrit dans une perspective de développement professionnel, favorisé par le fonctionnement en réseaux et les outils de diagnostics territoriaux.

C’est donc à l’échelle des territoires que le développement professionnel des acteurs du système éducatif prend tout son sens, mais la route sera encore longue.

[2] Ce qui se fait déjà à l’Institut d’administration des territoires (IADT) de Clermont-Ferrand.

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