Prendre la parole pour occuper l’espace public

Eloquentia
Le 19 avril 2019

L’université Paris 8 accueillait le 8 avril la finale du concours Eloquentia Saint-Denis. Ce programme d’expression publique permet à des étudiants et des jeunes de la ville, entre 18 et 30 ans, d’apprendre les bases de la prise de parole pour faciliter leur insertion dans la vie professionnelle et occuper davantage l’espace public.

À 18h50, la queue s’allonge devant l’amphithéâtre X de l’Université Paris 8 Saint Denis. On sent une certaine effervescence dans les rangs des groupes, pour la plupart des jeunes, des étudiants de l’Université. Ils viennent assister à la dernière étape du concours Eloquentia Saint-Denis.

Ce programme créé par Stéphane de Freitas, en 2012 a vu le jour dans cette Université. À l’origine de ce projet : sa propre expérience. Après avoir grandi à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, il arrive dans un collège-lycée de l’Ouest parisien où il est raillé pour son langage différent de celui de ses camarades de classe. Il réalise alors le lien entre l’apprentissage de la prise de parole et la confiance en soi.

Depuis Eloquentia a essaimé à Nanterre, Grenoble, dans des collèges, des lycées et même des milieux professionnels à travers toute la France. Son créateur, réalisateur et fondateur de la coopérative Indigo en a même fait un documentaire à succès « À voix Haute : la force de la parole », sorti en en 2016, complété aujourd’hui par l’ouvrage "Porter sa voix, manifeste pédagogique pour la prise de parole ».

Le principe de la formation à l’Université de Saint-Denis : 30 étudiants motivés sont sélectionnés pour participer à un cursus de 44 heures réparties entre janvier et mars. Ils suivent des cours d’expression scénique, de structuration du discours, d’écriture (slam, poésie, rap, hip hop), des enseignements consacrés à la voix et à la respiration et un module permettant de travailler sur l’insertion professionnelle. Des artistes, des avocats du barreau et des experts de la prise de parole animent les différents ateliers. Aux mots s’enjoignent les gestes, la posture, l’intonation, la voix. Autant d’éléments essentiels pour l’avenir professionnel de ces jeunes.

D’ailleurs les étudiants de la formation passent des entretiens avec les partenaires de la Coopérative Indigo afin de mieux appréhender le monde du travail, de recevoir des conseils (notamment vestimentaires et de présentation avec la collaboration de la Cravate Solidaire) et pour certains d’obtenir des stages.

À l’issue de la formation les jeunes participent au concours pour essayer de remporter le titre de meilleur orateur de Seine-Saint-Denis. Le vainqueur représentera ensuite le département au concours national comprenant 8 formations Eloquentia.

Ce soir, l’assemblée est très enthousiaste. La Chorale de Paris 8 lance le bal en interprétant des airs de Sibérie, d’Afrique du Sud, puis de Kurt Weill, un élève de Berthold Brecht. Se succèdent ensuite sur la scène de cet amphi plein à craquer dix volontaires de la formation présentant à tour de rôle un texte personnel sur leur participation à ce programme. Ils jonglent avec les mots, témoignent des raisons de leur implication. Certains déclament, d’autres proclament ou chantonnent, doucement, plus vite, las paroles fusent, se succèdent, sans se ressembler avec une particularité, elles sont brandies comme un étendard, celui de l’émancipation :

« Ralentir je ne sais pas ce que c’est, j’ai appris à palabrer, à m’exprimer. La parole est une force, une arme de construction massive »

« Je ne suis pas timide, il y avait juste un caillou dans l’engrenage ».

Là où certains sont à l’aise, d’autres font preuve de plus de retenue. Mais ils sont unanimes sur la prise de risque et la confiance qui en a découlé. Après un rap, le jury entre en scène : les avocats Charles Haroche, Guillaume Prigent et Isabelle Chataignier, le producteur d’artistes Brahim Boudjouraf et les comédiennes Claire Schultz, Anne Mariven et Alison Wheeler. Ils jugeront les prestations des quatre finalistes qui auront huit minutes chacun pour s’exprimer.

D’abord deux femmes s’affrontent pour la troisième place, Charlotte Eugène Guibbaud et Khouloud Derouiche autour du sujet : « le passé est-il simple ? ». Deux styles, deux voix, deux postures : la première plus enjouée, guillerette, chantonne le passé simple ; la seconde plus poignante, aiguise ses mots et les lance à un rythme saccadé.

Puis c’est au tour des finalistes. Mehdi Toultmout et Quentin Montaclair interviennent sur le thème « le meilleur est-il à venir ». « Oui sinon pourquoi je vis ? Pourquoi je me lèverais chaque matin si je n’avais pas la certitude d’inventer ma propre vie ? » affirme le premier. « Le noir c’est le noir, il n’y a plus d’espoir. Croire que le meilleur est à venir est une histoire pour dormir » répond le second avant de conclure « Le meilleur est à bâtir pas à venir ».

Eloquentia

Après un long quart d’heure de délibération, le jury revient, les avocats critiquent tout à tour chaque candidat. Des plaidoiries décapantes. Puis le verdict tombe : Quentin Montclair remporte le concours et Charlotte Eugène-Guibbaud la petite finale. Il est 23h, le public est en délire. Des applaudissements, des rires, de l’émotion. Ce soir, on célèbre le triomphe de l’art oratoire.