Makers : Enquête sur les laboratoires du changement social

Berrebi-Hoffmann I., Bureau M-C., Lallement M.
©Hermance Triay
Le 2 août 2018

Isabelle Berrebi-Hoffmann, Marie-Christine Bureau, chercheuses au CNRS, et Michel Lallement, professeur du Cnam, ont mené une enquête au long cours dans une trentaine de hackerspaces, fab labs et autres lieux en France et à l’étranger pour mieux comprendre le phénomène des makers. On y découvre le quotidien de ces « faiseurs », leur manière de travailler, et l’on s’interroge sur leur impact sur notre avenir et en particulier sur nos manières de produire, de consommer, d’apprendre.

Quels sont les principaux enseignements tirés de votre enquête ?

Menée en France, en Allemagne et aux États-Unis, notre enquête met en évidence l’émergence, depuis le milieu des années 2000, d’un mouvement original, celui des makers, qui s’inscrit au carrefour de plusieurs tendances : volonté de redonner un sens aux activités de production et de bricolage en dehors des cadres établis (entreprises, administrations, etc.) ; promotion de la libre circulation de la connaissance ou encore invention de nouveaux modèles de gouvernances organisationnelles. Le deuxième enseignement est que les valeurs et les pratiques de la culture maker se diffusent très au-delà des cercles initiaux pour irriguer des mondes sociaux très divers comme ceux du design, de la formation, de l’entreprise, de l’artisanat ou encore de l’éducation populaire. Dernier résultat important : le mouvement maker ne renouvelle pas simplement la façon de produire des biens matériels mais il contribue également à la fabrication de bricolages institutionnels plus soucieux de la démocratie.

Les valeurs et les pratiques de la culture maker se diffusent très au-delà des cercles initiaux pour irriguer des mondes sociaux très divers comme ceux du design, de la formation, de l’entreprise, de l’artisanat ou encore de l’éducation populaire.

Les profils et trajectoires des makers sont loin d’être homogènes, qu’est-ce qui rassemble ces « faiseurs » ?

Les makers proviennent majoritairement du groupe social des travailleurs dits « créatifs », c’est-à-dire ceux qui exercent des activités de conception ou de création. La rencontre entre ces deux univers, artistique et technique, est d’ailleurs au cœur du mouvement maker. Les trajectoires se caractérisent par des franchissements de frontières d’une part entre les domaines d’activité et de l’autre entre les statuts d’emploi (salarié, autoentrepreneur, indépendant, chef d’entreprise). Quant au niveau de formation des makers, souvent élevé, il est assorti d’une mise à distance des normes scolaires au profit de la curiosité d’esprit et des savoirs d’expérience. On peut relever aussi d’autres caractéristiques répandues dans le milieu comme l’attachement à la communauté du logiciel libre ou l’expérience du monde associatif, en particulier dans le champ de l’écologie et celui de l’éducation populaire. Du local au transnational, les nombreux événements maker contribuent à façonner un monde commun et à l’élaboration d’une rhétorique partagée qui promeut la « bidouille », la créativité et le partage des savoirs.

Les makers peuvent-ils être considérés comme les fers de lance d’une nouvelle révolution industrielle ?

L’imprimante 3D, symbole de la nouvelle révolution industrielle en cours, a été expérimentée initialement dans de nombreux makerspaces. Outre le recours à de nouveaux dispositifs de fabrication fondés sur l’ajout de matière et l’articulation originale entre production matérielle et numérique, les makers expérimentent des systèmes de fabrication qui rompent avec les pratiques traditionnelles. Il est désormais possible de produire à l’unité sans que les coûts de production ne soient prohibitifs, l’impression 3D révolutionne des segments entiers du tissu productif (depuis le secteur alimentaire jusqu’à celui des bâtiments et des travaux publics)… Les makers chamboulent également l’économie générale des droits de propriété pour promouvoir de nouvelles formes d’appropriation collective des richesses (par le biais par exemple des licences libres). C’est même généralement les oppositions de notre ancienne société industrielle (travail versus loisir, production versus consommation, etc.) qui sont remises en cause par les makers.

L’imprimante 3D, symbole de la nouvelle révolution industrielle en cours, a été expérimentée initialement dans de nombreux makerspaces.

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