Covid-19 : la fonction publique à la guerre comme à la guerre

Le 24 mars 2020

Garder le contact avec la population en période de confinement est un défi auquel les fonctionnaires n’étaient pas préparés. Des grosses villes aux périurbaines, des cités au rural, tour de France d’un service public qui tente de s’adapter à cette claustration forcée.

Comme beaucoup de Français, Sophie (on ne citera que son prénom, les fonctionnaires étant soumis à un devoir de réserve) s’est réveillée un matin et s’est rendue compte qu’elle vivait sur une autre planète : le confinement. « Je me suis tout de suite dit ‘zut, j’ai oublié mon ordi portable au boulot’. Il a donc fallu que je trouve une solution, n’étant pas véhiculée, pour le récupérer, ma collectivité étant fermée ». Une fois le précieux outil rapatrié, le problème n’a été qu’à moitié résolu : « Il y a télétravail et télétravail. Certains logiciels ne sont pas exportables, m’explique-t-on au service informatique. Donc, j’ai l’impression d’avancer très amputée. C’est un drôle de sentiment. On a envie de faire mais on se heurte à un mur invisible. La barrière physique entraîne la coupure sociale. Professionnellement, c’est insoluble », dit-elle. Elle travaille dans le sud. Les oiseaux gazouillent. « On s’en fiche, ce soleil, il ne sert à rien, il est de l’autre côté », sourit-elle. « Je ne suis pas fait pour le télétravail. C’est une évidence ».

À l’autre bout du fil, Sylvie fait taire ses enfants. « J’essaie d’imposer des règles mais ce n’est pas simple ». Agent à la Projection judiciaire de la jeunesse (PJJ), elle s’inquiète de ce service minimum imposé par le coronavirus. « Les jeunes dont nous nous occupons, on les gère comme on baisse le feu quand le lait se met à frémir dans la casserole. Ça se joue au millième de seconde. Nous sommes là confrontés à une situation particulière, avec des rotations d’astreinte. Ça ne va pas être simple. À côté, mes marmots qui se chamaillent, c’est des vacances ».

Dépasser la stupeur

À distance, DGS et DGA organisent ce qui peut l’être. « On est à l’arrêt. Difficile de trouver une dynamique quand on est à l’arrêt », ressent Myriam Sénécal, DGA relation à la population à Maubeuge (Nord). « C’est une crise inédite, marquée par la discontinuité des décisions prises la veille sur le lendemain. La cellule de crise est là pour renforcer notre capacité à nous adapter à ce contexte mouvant », assure Nathalie Meira, Dgs de Lieusaint (Seine-et-Marne).

De nombreuses collectivités ont mis en place une lettre d’information interne. « Ce sont les grosses collectivités qui peuvent se permettre de mobiliser les services communication pour relayer les infos en interne. Faire bosser à distance 5 000 agents est impossible. Donc, la lettre d’actu quotidienne est un lien qui permet d’offrir une synthèse aux questions que se sont posées les agents », explique une contractuelle d’une grosse collectivité chargée justement de rédiger lesdites synthèses. « Il y a les annonces du gouvernement et la manière dont elles descendent vers nous et peuvent être traduites dans les faits. L’idée, c’est de gérer le décalage. Les gens ont des tas de questions à poser : leur congé, les enfants malades, les tickets restaurants, les formations… Tout est en état de suspension », dit-elle. « Nous n’allons pas faire travailler les gens dans le vide », prolonge Nathalie Meira. « Je tiens toujours le même discours depuis le début : nous devons maintenir des liens entre nous, partager des choses, garder dans la mesure du possible le contact avec les habitants. C’est absolument capital ».

« Gérer l’urgence, ménager les forces »

Xavier Boivert, Dgs de Mordelles (Ille-et-Vilaine) est plus clair encore : « J’ai un passé militaire, j’ai vécu des situations difficiles et selon moi nous y sommes. En termes de management, mon discours est clair : il faut à la fois gérer l’urgence et ménager les forces. Quand un agent ne se sent pas, ou se sent moins bien, je lui demande d’aller se reposer pour revenir plus fort.

Nous avons besoin de peu de personnes mais toutes mobilisées à 100 % et donc, avouer une faiblesse, c’est aussi être responsable, c’est participer à l’effort collectif. Pour avoir déjà été au milieu d’un conflit armé, je peux confirmer que nous sommes en guerre, selon Xavier Boivert, Dgs de Mordelles (Ille-et-Vilaine).

Mais le cadre est posé, acté. Je sens cette prise de conscience collective. Et si certains ne se sentent pas concernés, il faut le leur faire comprendre par la loi et son application rigoureuse ».

De leur côté, toutes les associations d’élus se sont mises en branle pour rassurer les élus, tenter de leur venir en aide, « sans les inonder non plus d’info. Il faut être très terre à terre, à travers des plateformes collaboratives, pour répondre concrètement à leur demande. Pour notre fédération, c’est une question de crédibilité, tout le monde est sur le pont », assure le directeur d’une d’entre elles.

Les cabinets ministériels sont débordés de demandes des fédérations qui ne font que relayer l’inquiétude des élus. « Si l’urgence est clairement sanitaire, elle est aussi économique », conclut notre interlocuteur.

Hervé Chavas : Le Covid-19 favorise la réinvention d'un collectif

Hervé Chavas est médiateur. Il intervient dans les collectivités et les entreprises pour opérer des médiations. Il est maître de conférence associé de l’Université Paris 2 Panthéon Assas et enseigne au master RH Management public du CIFFOP (Centre Interdisciplinaire de Formation à la Fonction Personnel).  

Hervé Chavas

Le travail à distance est-il un travail comme un autre ?

Les gens ne sont plus dans leur environnement habituel. Ils investissent le champ de la famille, qui se mêle à l’aire professionnelle. Beaucoup n’ont pas l’habitude de ces intersections. Je travaille en ce moment sur un conflit très lourd, entre plusieurs salariés d’une même structure qui, littéralement, ne se supportent plus. Face à la difficulté de dégager des rapprochements, j’ai décidé, il y a dix jours, de mener des entretiens téléphoniques à distance. J’ai eu du flair (sourires). Que se passe-t-il durant ces échanges ? Les personnes, jusqu’à présent empêtrées dans ce conflit, paraissent plus libres, plus en distance ce qui les oppose, et cela va même au-delà. Le confinement, chez soi, en faisant tomber la posture professionnelle, favorise en quelque sorte une prise de distance salvatrice. Au-delà de l’anecdote, je sens qu’effectivement, dans le trouble que vivent certains, le fait de ne plus aller au boulot, classiquement, de ne plus jouer un rôle social, avec ses rituels, peut être un moment d’interrogation sur le sens de sa propre vie.

Nous ne sommes plus dans le même rapport dans le télétravail que dans le travail…

Dans les séances de médiation en présentiel, l’environnement est capital. J’essaie toujours de faire en sorte que les gens soient placés dans un cadre physique propice à une forme de lâcher-prise. Dans le télétravail, on change de peau. De cadre. On n’est pas vu. Pas observé par les autres et son supérieur. C’est proprement libératoire. L’éloignement de l’entreprise permet de quitter son rôle ou le rôle que l’on vous assigne et qui justifie votre place. Ça fait du bien. Reste à savoir comment les gens retourneront en entreprise. Comment reviendront-ils à la normalité après ce temps singulièrement anormal ? D’ailleurs, que faudra-t-il garder de cette anormalité ? C’est une question fondamentale à laquelle les entreprises et les administrations devront répondre, sous des formes à inventer.

Cette guerre sanitaire redonnerait-elle du sens à nos vies ?

Le contexte est en effet relativiste. Les gens ont un immense besoin de parler. Je le sens. Ça me rappelle les premiers temps d’internet, quand tout le monde faisait son petit blog, avec cette soif de se raconter, de se dire, de montrer enfin qui l’on était vraiment. Il y avait du bon et du moins bon, du pathétique et du détonnant, mais ça vivait. Je retrouve ça parce que les gens ont la trouille, ils découvrent quelque chose à quoi ils n’ont jamais été confrontés dans notre société : la vulnérabilité. Ceux qui ont connu la guerre sont de plus en plus rares. Là, d’un seul coup, notre société moderne montre crûment sa fragilité sur un versant sanitaire à laquelle elle n’était pas préparée. Notre fragilité potentielle et celle de nos proches se rappellent à nous.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus dans cette crise ?

La possibilité de réinvention d’un collectif. La crise désinhibe les gens, les barrières tombent, on construit des ponts, on tisse de nouveaux liens et on a des envies de faire société. Je suis un tenant d’un management de la lenteur. Je prône les valeurs du silence, de l’écoute. Le monde des collectivités, des entreprises est un formidable miroir de la diversité, pardonnez ce truisme. Celle-ci se révèle encore plus dans cette crise, elle va être à coup sûr source d’un progrès collectif. Il faut la laisser instiller. D’une certaine manière, le Covid-19 favorise ce mouvement, lent mais sûr. Les gens ne se ferment plus sur eux-mêmes mais ont tendance à s’ouvrir. L’éloignement mais aussi le confinement créent plus de chaleur collective que le contraire. Les rues sont désertes, les campagnes sont encore plus vides, il n’y a quasiment plus de bruit mécanique, le ciel n’est plus strié par les avions mais l’avenir est empli d’une belle promesse collective. De toute façon, nous n’avons pas le choix. Nous devons y croire, sans céder à la première désillusion. On va y arriver !

 

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