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Pierre Rosanvallon : « rendre visible la société, c'est donner une dignité à des personnes qu'on cotoie sans les voir »

©E. Martin
Le 9 août 2018

Historien et sociologue de renom, Pierre Rosanvallon a contribué à faire émerger dans le débat public la notion d’« invisibles » en publiant en 2014 un livre-manifeste : Le Parlement des invisibles. Il y écrit que de nombreux Français se sentent oubliés, incompris, pas écoutés et insuffisamment représentés. Afin de remédier à cette mal-représentation, il décide de lancer une nouvelle collection de livres ainsi qu’un site internet participatif « Raconter la vie », laboratoire d’expérimentation sociale et politique autant qu’intellectuelle et littéraire. Invité aux 11es universités d’été de l’Association des directeurs généraux des communautés de France (ADGCF), début juillet au Grand-Bornand, pour intervenir sur la refondation démocratique et l’exigence citoyenne, il a accepté de répondre à nos questions sur les invisibles de l’action publique.

Pierre Rosanvallon

Pierre Rosanvallon est professeur au Collège de France, où il occupe la chaire « Histoire moderne et contemporaine du politique », et directeur d’études à l’EHESS. Il a fondé en 2002 « la République des idées », un atelier international souhaitant participer à la refondation intellectuelle en France et en Europe. Ses recherches ont porté sur le modèle politique français, sur lequel il a publié plusieurs ouvrages, dont L’État en France de 1789 à nos jours (1990, Seuil) et La Nouvelle question sociale. Repenser l’État-providence (1995, Seuil).

Il a également publié une trilogie sur l’histoire de la démocratie française : Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France (1992, Gallimard), Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France (1998, Gallimard) et La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France (2000, Gallimard).

Une nouvelle trilogie a récemment paru, portant sur les transformations de la démocratie au xxie siècle : La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance (2006, Seuil), La légitimité démocratique (2008), La société des égaux (2011). Il a en outre lancé un programme de recherche sur l’universalisme démocratique.

Pierre Rosanvallon est directeur de laviedesidees.fr

Qui sont les oubliés, les invisibles de l’action publique, dont vous parlez dans votre ouvrage ?

Ce sont ceux dont on ne parle pas habituellement. Le langage social et politique utilise des concepts trop généraux, comme « le peuple », « les gens », « les travailleurs », « les ouvriers » qui ne donnent pas à voir les invisibles… ce sont des catégories qui ne sont pas imagées. Or pour faire société, il faut passer des concepts à des images. La démocratie présuppose de vivre dans un monde sensible, où on ne connaît pas les autres à travers des catégories mais où on les connait à travers des situations vécues. Il faut que la sociologie s’intéresse aux situations sociales, c’est-à-dire qu’il faut saisir l’existence des personnes à travers leur itinéraire, leur trajectoire, leur accident de vie, leur échec, etc. Quand on veut parler de la société, on la rend invisible si on ne l’aborde que trop globalement, à partir des seules conditions sociales. Il faut aussi l’aborder à travers des situations sociales, des situations personnelles. Aujourd’hui, les frontières sont de plus en plus floues entre l’histoire et la littérature, la sociologie et la littérature, ceux qui parlent en général de la société et ceux qui parlent en particulier de la société. C’est pour cela que j’avais lancé une collection de livres intitulée « Raconter la vie » dans laquelle figure le programme « Le Parlement des invisibles », pour montrer qu’il fallait aborder la société à travers des écritures différentes mais avec une perspective de singularité, afin de donner une compréhension sensible du monde. C’est la première façon de faire vivre les invisibles, en parlant des conditions sociales de ceux qui occupent des positions subalternes dans la société, ceux que l’on côtoie sans voir. Un bon exemple de livre qui fait vivre les invisibles, c’est Le Quai de Ouistreham2 de Florence Aubenas qui s’était engagée comme personnel de nettoyage dans les ferries qui traversent la Manche pour aller en Angleterre. Elle a donné une dignité aux travailleurs des ferries.

Rendre visible la société, c’est donner une dignité à des personnes qu’on côtoie sans les voir. Il y a souvent un écart entre le monde médiatique et le monde réel, beaucoup de personnes sont sur les bas-côtés de la route. L’enjeu est de les faire passer des bas-côtés à la lumière, et ceci est notamment une fonction des sciences sociales, de la sociologie et du roman.

Un second aspect consiste à s’intéresser davantage aux situations sociales : il n’y a pas de catégorie sociale des chômeurs de longue durée, mais en revanche, il y a une multiplicité de situations de chômage de longue durée. Ce sont ces situations qu’il faut faire connaître et reconnaître. Une société démocratique est une société dans laquelle il y a de la reconnaissance mutuelle. Je cite souvent le grand historien Jules Michelet qui a écrit, au moment de la révolution de 1848, « on ne pourra pas faire la République si nous restons dans une terrible ignorance les uns des autres », car la démocratie ce n’est pas simplement un ensemble de procédures, c’est une façon de faire société, c’est reconnaître les autres, et que chacun se sente reconnu dans sa condition sociale et les épreuves qu’il traverse. Il y a dans nos sociétés des communautés d’épreuves (entreprise qui ferme, drame social, attentat terroriste, etc.) : il faut les rendre visibles. C’est tout cela, « briser l’invisibilité ». Paradoxalement, il y a une visibilité triomphante du « bling bling » et une invisibilité silencieuse, sourde et souffrante de tous ceux qui ne se sentent ni nommés, ni représentés, ni pris en compte. Être représenté, cela veut dire que ce que l’on vit est présent dans la société. C’est un travail proprement démocratique, un travail de la sphère politique mais aussi partagé par tous, ceux qui font métier de raconter et décrire la société, tels les chercheurs en sciences sociales et les romanciers. Les associations ont aussi la même vocation : donner la parole aux invisibles pour qu’ils soient reconnus, comme le fait par exemple ATD Quart-Monde.

Ne pensez-vous pas que le fait de « catégoriser » permet aussi de donner de la visibilité ?

Bien sûr, mais il faut aussi dégrossir les catégories. Le langage politique est spécialisé dans le grossissement des catégories pour viser à s’adresser à tout le monde, mais avec le risque de ne plus parler à grand monde. Il y a une différence avec le langage syndical, par exemple, qui est plus charnel, qui porte sur des situations personnelles vécues dans l’entreprise.

Il y avait un sentiment d’appartenance plus fort autrefois, avec des classes sociales bien définies. Or, aujourd’hui, nous sommes dans une société plus atomisée, les classes sociales ne sont plus des marqueurs aussi forts qu’avant. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Nous ne sommes pas seulement atomisés, mais le fait est qu’avant chacun se définissait personnellement par son appartenance à un collectif. Le syndicalisme, par exemple, pendant très longtemps se définissait comme l’organe du corps ouvrier. C’est parce qu’il y avait de généralité en soi qu’on était reconnu individuellement, alors qu’aujourd’hui on veut être reconnu individuellement à travers la singularité de ses épreuves, de ses aspirations, de ses cheminements, de ses trajectoires. On demande à pouvoir vivre sa vie et non pas simplement à progresser dans la promotion collective. La promotion collective existe toujours, c’est l’héritage riche du passé, mais il faut développer cette notion aujourd’hui. Les politiques sociales ne sont plus simplement des politiques de gestion de catégories collectives, mais sont aussi des politiques d’équipement de l’individu, permettant de donner à chacun les moyens d’élargir et de vivre ses possibilités.

Finalement, tout ceci serait-il lié à une transformation de la société, devenue plus individualiste ?

La notion d’individualisme ne suffit pas à penser la société contemporaine, il faut aussi prendre en compte l’aspiration à la singularité. Individualiste peut vouloir dire qu’il y a une perte, un émiettement alors qu’on était dans quelque chose de collectif. La réalité n’est pas seulement celle d’un émiettement, elle est celle d’une réalisation des individus qui passe par des éléments de vie collective, mais aussi d’accomplissement personnel. C’est une chose très importante et qui, peut être, fait revenir à l’origine des conceptions de l’émancipation des révolutions française et américaine. Pendant très longtemps, ces révolutions ont eu pour but de construire des personnalités autonomes, des individus autonomes. C’était possible car nous étions dans des sociétés où on pouvait être son propre patron. Au moment de la révolution américaine, 98 % des Américains sont « on their own », il n’y avait pratiquement pas de salariés, le mot salariat était synonyme d’esclavage jusqu’en 1848 alors qu’après le but du mouvement ouvrier était d’organiser le salariat pour garantir et défendre des conditions de stabilité, de redistribution, de défense collective plus juste ; cela existe toujours mais on veut retrouver le sens d’un développement de la singularité, et la singularité est une valeur démocratique fondamentale qui apparaît à travers l’importance que l’on reconnaît aux droits de l’Homme, comme le montre votre contribution de Jacques Toubon. Reconnaître les droits de l’Homme, cela veut dire que le plus modeste des individus compte autant qu’un autre, qu’il a le droit de réussir sa vie.

Pour aider ces invisibles, vous nous invitez à les nommer… Y-a-t-il d’autres leviers d’action ?

Le fait de nommer, de décrire et d’aider à parler, de donner la parole, c’est le premier pas d’une vie collective. L’origine des syndicats ouvriers est double : c’était des organismes de défense qui luttaient contre l’individualisation des conditions de travail et qui en même temps faisaient connaître les conditions de travail. Les premiers journaux ouvriers en France, comme La Ruche populaire, L’Artisan ou encore L’Écho de la fabrique, publiaient beaucoup d’enquêtes et de récits sur la vie des ouvriers, qui avaient une double fonction : à la fois construire le collectif et faire connaître à l’extérieur cette condition. Cette dimension de connaissance, qui est donc le moyen de produire de la reconnaissance, est absolument essentielle. Il y a un bon exemple sur l’histoire du mouvement ouvrier, qui naît aussi bien comme enquêteur et producteur de connaissances sur le monde social qu’organisme de gestion des conditions ouvrières. Il y a cette dimension très importante dans tous les cas. Il y a eu un autre exemple avec la grande crise de 1929 aux États-Unis, avec une fracture sociale énorme et une paupérisation considérable des petits paysans des grandes plaines et de l’ouest du pays, et un chômage massif. Bien sûr, le chômage apparaît dans les statistiques, mais s’il apparaît uniquement dans les statistiques, il reste quelque chose contre lequel on ne se bat pas avec la même énergie que s’il y a des voix et des visages derrière. Roosevelt, à l’époque de la grande transformation économique américaine, avait lancé une grande organisation de journalistes, de reporters, de photographes, de romanciers pour faire connaître cette réalité aux États-Unis : c’était le « Federal Writer’s Project »3, le projet fédéral pour les auteurs qui a fait naître John Steinbeck, avec Les raisins de la colère, et James Agee, avec Louons maintenant les grands hommes, ou encore Dorothea Lange avec ses photographies sur le monde agricole paupérisé. Cela a joué un rôle très important car c’est ce qui a permis de donner une consistance sensible à des problèmes pour la résolution desquels il fallait augmenter la solidarité et donc l’impôt. Cette augmentation a été rendue possible parce qu’il y a eu le sentiment qu’elle répondait à des choses que tout le monde voyait et pour lesquelles il était légitime et nécessaire de contribuer collectivement.

Les moyens et les outils contemporains d’expression directe, comme Internet, les réseaux sociaux, la démocratie participative et les dispositifs de concertation, peuvent-ils faire sortir de l’ombre ces invisibles ?

Il est certain qu’il y a, à travers les réseaux sociaux, les moyens de faire émerger des réalités qui n’ont pas droit de cité dans les médias traditionnels ou dans les discours convenus. Vous avez aussi tout un univers de la chanson, comme le rap, qui exprime et correspond à une réalité sociale qui n’est pas racontée. Avant l’irruption des réseaux sociaux, ce que les gens vivaient était médiatisé par des associations, des journaux, des grandes personnalités. La vie sociale était bien représentée mais au prix d’une certaine confiscation des paroles d’en bas.

Internet et les réseaux sociaux ne sont pas un média mais une forme sociale qui exprime une réalité brute de la société, complètement éparpillée et disséminée. Nous sommes aujourd’hui dans une période de dissémination et d’éparpillement des réalités brutes, alors que, par exemple, le rap parvient à représenter et à agglomérer les situations sociales des quartiers en difficulté.

Dans bien d’autres domaines, cela n’a pas eu lieu. J’ai publié par exemple deux livres dans le cadre du projet « Raconter la vie » pour faire connaître des situations sociales : l’un avec un ouvrier de 45 ans qui travaillait dans un abattoir de l’ouest de la France, et l’autre avec un jeune de 27 ans en activité dans un centre de logistique de la banlieue lyonnaise. Ces gens n’écrivent pas, il faut aller vers eux et leur donner la parole. J’ai lancé le projet « Raconter la vie » pour faire ce travail. Des collectivités locales ont suivi cette direction. Par exemple, dans la Nièvre, des collèges ont été encouragés à faire cette démarche, pour aider les élèves à publier des petits livres de vie. Des livres de la collection « Raconter la vie » servent aussi de support pédagogique dans des classes de français de lycées techniques. Le site internet participatif, www.raconterlavie.fr, a aussi donné naissance au site http://raconterletravail.fr/. Le projet « Raconter la vie » a pour vocation de servir de laboratoire d’expérimentation sociale et politique autant qu’intellectuelle et littéraire.

Depuis « Le Parlement des invisibles », et le lancement de ce laboratoire « Raconter la vie », les choses ont-elles évolué ? Peut-on en tirer un bilan ?

Il faut toujours être modeste. Cette expérimentation a permis de fédérer des personnes qui essayaient de faire la même chose isolément. Des romancières comme Maylis de Kerangal, Annie Ernaux ou Cécile Coulon ont ainsi pu s’emparer de cette démarche dans leurs écritures. Cela correspondait à leurs valeurs. Cela est pareil pour les associations. Toute expérimentation a pour but de donner envie à d’autres personnes de faire la même chose, de créer un courage et une envie. Mais il ne faut pas qu’il y ait de Comité central des expérimentations ! C’est pour cela que j’ai créé ce laboratoire, pour donner envie à d’autres de reproduire cette démarche, tout en passant la main.

2. Aubenas F., Le Quai de Ouistreham, 2010, Éditions de l’Olivier.
3. Le « Federal Writers’ Project » (Projet fédéral pour les auteurs) était un projet du gouvernement fédéral américain visant à subventionner les travaux écrits et à soutenir les écrivains à l’époque de la Grande Dépression. Le projet était rattaché à la Work Projects Administration, principale agence du New Deal de Franklin Delano Roosevelt. Source : Wikipedia.

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