L’innovation publique en débat, avec Horizons publics

Le 27 septembre 2018

À l’occasion de son lancement officiel, la revue Horizons publics a organisé jeudi 13 septembre à Paris une table-ronde inédite, en présence de quatre personnalités au cœur de la transformation de l’action publique : Thomas Cazenave, délégué interministériel à la transformation publique (DITP), Patrice Vergriete, président de la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD) et maire de Dunkerque, Stéphane Vincent, délégué général de la 27e Région et Mehdi Medjaoui, entrepreneur et expert du numérique. Morceaux choisis.

Après une présentation de la revue par Pierre-Marie Lehucher, le directeur de la publication, et Julien Nessi, son rédacteur en chef, les différents intervenants ont donné leur vision de l’innovation, en tentant de répondre aux questions suivantes : quels modèles d’innovation publique pour aujourd’hui et pour demain ? Quel rôle pour l’État ? Comment les collectivités locales peuvent-elles développer leur propre modèle d’innovation ? Les laboratoires d’innovation sont-ils suffisants pour inscrire la transformation des politiques publiques dans la durée ? Quelle sont les nouvelles compétences nécessaires à l’administration pour engager la transformation ?

Plusieurs définitions de l’innovation publique ?

Il y a d’abord l’expression « innovation publique ». Et puis il y a ce qu’elle recouvre. Autrement dit son contenu, lequel varie selon les situations et les interlocuteurs, comme s’en sont aperçus les invités à la table ronde. Stéphane Vincent, par exemple, l’envisage sous l’angle d’un bilan – la 27e Région qu’il dirige fête ses dix années d’existence –, avec des points positifs et négatifs. Côté plus, le responsable associatif estime que l’administration a effectué un véritable « saut quantique » en termes de systèmes d’informations (en ouverture et en interopérabilité notamment). Autre avancée majeure, le « retour du discours sur l’usager », notamment via la co-conception des services publics.

À noter également selon lui, la constante « professionnalisation » au sein des administrations avec de nouveaux métiers tels que « data scientist » ou « designer », ce qui correspond aussi à un effort de « ré-internalisation » de l’innovation. Les sources d’inspiration ne manquent pas, se réjouit-il, citant actuellement les startups mais également la recherche (avec des dispositifs de « recherche-action »), l’urbanisme, la création (les écoles de design), les méthodes d’éducation populaire. L’innovation, conclut-il, ce n’est pas que le digital !

Malheureusement, cette histoire comporte aussi des points sombres.

Stéphane Vincent note un certain « épuisement » de la notion d’innovation, constat né de sa propre observation d’agents pas toujours « convaincus » de ce que les innovations qui se sont succédé en dix ans aient changé quoi que ce soit.

Autre aspect négatif, la communication, tellement omniprésente parfois qu’elle en devient « l’ennemi » de l’innovation, au risque de basculer dans l’ère de « l’innovation washing ». Et puis, ajoute le délégué général de la 27e Région, se pose aussi le problème de la compétence théorique et pratique des acteurs à propos de l’innovation. Nombreux sont ceux qui en parlent sans trop savoir ce qu’elle signifie : le terme « innovation sociale », par exemple, à l’origine une traduction d’un concept anglo-saxon, peut revêtir plusieurs sens selon la fonction de celui ou celle qui en parle.

Cependant, au-delà de la compréhension de tel ou tel terme, une vraie question se pose, celle du manque de «décodeurs nécessaires» pour décrypter les notions et concepts les plus récents.

La vocation de la revue Horizons publics est justement de décrypter la fabrique de l’innovation et de la transformation publique, avec une approche multidisciplinaire et la distance critique nécessaire pour nourrir la réflexion mais aussi l’action des décideurs publics.

Et puis, insiste-t-il, il est indispensable de se doter, en matière d’innovation, d’une « vision politique » : le cost killing, par exemple, « ne mobilise pas ». Toujours au plan des ratés, Stéphane Vincent regrette aussi le manque « d’éthique » et de « responsabilité » de certains cadres, ceux qui n’hésitent pas à en appeler à « l’horizontalité » tout en maintenant leur poste de « verticalité ». Enfin, dans la colonne des moins des moins, le délégué général de la 27e Région inscrit les « projets participatifs suivis d’aucun effet » qu’il associe au risque d’une instrumentalisation des usagers, mais aussi le déficit de « confrontation avec le réel »  qu’il faut pourtant « se coltiner » pour avancer.

« L’obsession de l’usager » au cœur de la transformation publique

Quelle pourrait être alors la feuille de route possible ? S’il fallait en bâtir une, estime pour sa part Thomas Cazenave, Délégué interministériel à la transformation publique (DITP), cela se ferait autour de trois axes. Il y a d’une part, la question de « l’obsession de l’usager » (comme « prérequis » et comme « sous-jacent ») qui doit se poser à toutes les étapes depuis la conception du service – c’est le cas par exemple avec la règle de la transparence selon laquelle tous les services publics doivent mesurer et afficher leurs résultats (« changer le réel ») – jusqu’à sa fabrication.

La question de « l’obsession de l’usager » (comme « prérequis » et comme « sous-jacent ») doit se poser à toutes les étapes depuis la conception jusqu'à la fabrication du service public, selon Thomas Cazenave, délégué interministériel à la transformation publique (DITP)

Un autre point fort souhaité par Thomas Cazenave touche à la « confiance » portée aux services et qui intègre notamment « le droit à l’erreur » : il s’agit ici de retrouver de la « marge de manœuvre », d’éviter de conduire des politiques publiques « guidées par les faits et les données », de ne pas forcément se placer « face à l’État ». Il cite en exemple l’expérimentation « Carte blanche » en cours dans le bassin de vie de Cahors, et qui illustre la volonté d’expérimenter de nouvelles façons de faire (Lire le reportage Carte blanche : l’État en immersion dans le Lot)

Tout sauf une startup !

Quant à l’État, surtout qu’il ne se positionne pas comme une startup, insiste en substance Mehdi Medjaoui, entrepreneur, lui-même créateur de startup (auteur d’un article retentissant en 2017), qui navigue entre les USA et la France, aidant notamment les États à publier leur open data. La startup, en effet, se comporte comme un pivot permanent à la recherche, comme un voilier, de vents favorables : bref, une « idée » mais « zéro planification ». Pour résumer, les jeunes pousses tentent et tâchent de comprendre, démarchent les investisseurs, ce qui est logique pour elles. Leur spécificité vient de ce qu’elles sont des entités en « recherche de modèle » permanent. Par exemple, il y a dix ans, Facebook avait pour mot d’ordre « d’aller vite quitte à casser l’existant » (Move Fast and Break Things) ; le géant, qui compte aujourd’hui 2 milliards d’utilisateurs, prône actuellement le « Move Fast with Stable Infra », autrement dit il mise sur une « infrastructure résiliente ». Autre dissemblance entre les deux mondes, la philosophie des startups selon laquelle il faut s’efforcer de « rater le plus vite possible si vous devez rater » est difficilement conciliable avec la mission de l’État. Et puis, commente le responsable, en démocratie le modèle est déjà décidé par le droit de vote notamment. 

Externalités positives de l’innovation

Il y a donc selon Mehdi Medjaoui un « juste milieu » à trouver ; la vraie innovation, ajoute-t-il en substance, est celle qui se situe au point de « rencontre entre un écosystème innovant qui émerge et des décideurs publics ou privés capable de choisir des innovations pour avancer ». C’est là qu’est le progrès, une notion à distinguer de l’innovation.

Il faut penser le progrès au-delà de l’innovation, selon Mehdi Medjaoui.

Pour résumer, si la méthode startup (test, management de projet, apprendre…) est utile, elle ne dispose ni d’une « vision » ni d’une logique du service rendu à « tout le monde ». Dans ce contexte, Mehdi Medjaoui recommande de « penser les acteurs publics comme des infrastructures » plutôt que  comme des plateformes. Les plateformes « capturent » de la valeur au moment où celle-ci est générée alors que qu’une infrastructure offre le même prix à tous. L’État, par la suite, profitera des « externalités positives ». Pour illustrer son propos, le responsable explique que l’iPhone d’Apple s’appuie sur des technologies nées de l’action de l’État : le GPS et Internet (inventions militaires), le web (conçu par le CERN, laboratoire européen), les semi-conducteurs (secteur dopé par la commande publique dans les années 60), le multi-touch (scientifiques américains). Seul un acteur public a cette capacité d’investir ; il lui revient aussi la mission de développer, autour de cette infrastructure, le design qui permettra au marché de créer de la valeur par la prise en main du « dernier kilomètre de l’innovation ».

L’élu, nécessairement doté d’une « vision »

Enfin, l’innovation, sur le terrain, doit être considérée comme « un moyen et pas un but », insiste Patrice Vergriete, maire de Dunkerque et président de la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD). La transformation, l’innovation, consiste alors à mettre ce moyen au « service du sens » et cela passe par une « ré-interrogation du réel ». Pour un élu, ajoute-t-il, le premier élément d’innovation consistera à « casser les préjugés », comme cela fut le cas lorsque sa collectivité a institué la gratuité des transports publics, devenant ainsi la capitale européenne dans ce domaine. Écouter les préjugés sur les transports publics aurait conduit à ne jamais le faire, conclut celui qui s’est appuyé sur son expérience d’urbaniste de haut niveau pour mener à bien ce projet.

Parallèlement l’innovation nécessite aussi de savoir lutter contre les habitudes et de réinventer des modèles (telle la mise en place d’une collecte de dons défiscalisables pour créer des emplois, unique en France), selon Patrice Vergriete, maire de Dunkerque et président de la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD).

Selon Patrice Vergriete, autant d’éléments supposent que l’élu dispose d’une véritable « vision » afin de « diffuser cette culture de l’innovation », ladite « vision » ne s’appuyant ni sur le rapport de force, ni sur le cumul des mandats dans la durée. Clair et net.

Déconstruire l'innovation publique. Et si on pensait slow innovation ?

En complément de cette table-ronde, nous vous invitons à relire le dossier thématique de notre deuxième numéro (numéro 2, mars-avril 2018) qui interroge la façon d'innover aujourd'hui et le mimétisme sur le monde des startups. Après le green washing, sommes-nous entrés dans l’ère de l’innovation washing ? Au moment où la transformation s’accélère, au rythme de nouveautés technologiques majeures (Intelligence artificielle, Internet des objets, blockchain…), ce numéro invite à concevoir autrement l’innovation, pour aller vers une forme de slow innovation, plus sociale et plus durable.

 

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https://www.horizonspublics.fr/revue/mars-avril-2018/deconstuire-linnovation-publique

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