Revue

Dossier

Petite géopolitique de l'innovation publique et sociale

Le 12 mai 2018

Depuis quelques années, l’innovation publique a la cote auprès des administrations et des collectivités locales. Mais qui en sont les acteurs ? D’où viennent-ils, avec quelles motivations et quelles visions de l’innovation ? Pas toujours facile d’y voir clair tant les concepts, approches et outils sont nombreux ! De plus chacun croit être un peu le centre du monde et a du mal à voir en dehors de son propre périmètre… Il existe pourtant une grande diversité de courants de pensée, ainsi qu’une grande variété d’acteurs aux motivations variées voire contradictoires. Voici quelques pistes pour permettre à chacun de trouver son chemin.

 

Résumé

Cet article brosse un panorama des acteurs de l’écosystème de l’innovation publique en France et revient sur la diversité des courants de pensée à l’étranger qui irriguent et inspirent les méthodes de l’innovation contemporaine.

La première partie revient sur la cartographie récemment produite par l’agence d’innovation britannique Nesta, qui recense une centaine de concepts, d’outils et de techniques mobilisés dans l’innovation publique. À travers cette carte, on voit nettement la diversité des « galaxies idéologiques » qui inspirent les différentes méthodes d’innovation.

La seconde partie de l’article décrypte le jeu des acteurs en France, le rôle de l’État qui imprime sa marque, les ministères qui impulsent l’innovation de manière agile et les recompositions en cours qui touchent les collectivités locales. Selon l’auteur, les collectivités locales peinent encore à imposer leur propre vision de l’innovation publique et tendent à ré-intégrer leur capacité d’innovation, dans un mouvement de redistribution des rôles.

Enfin, la dernière partie propose un décryptage des jeux d’acteurs à l’international, des initiatives de la Commission européenne, des Nations-Unies ou encore de l’OCDE jusqu’au « musée de l’administration du futur » imaginé par… les Émirats Arabes Unis.

Dans ce contexte, la France a toutes les cartes en main pour faire émerger sa propre culture de l’innovation publique, plus porteuse de sens et d’innovation sociale, dans l’esprit des Lumières.

 Une grande diversité de disciplines et de courants

On n’imagine pas le nombre de méthodes d’innovation conçues depuis le siècle dernier. Dans un ouvrage récent intitulé Innovation Methods Mapping1, la société Humantific décrit en détail 63 méthodes d’innovation inventées au cours des 80 dernières années, depuis le « Wallas Creativity Process » né en 1926 jusqu’aux méthodes utilisées par Google en 2013 !

L’agence d’innovation britannique Nesta est même allée plus loin : elle vient de cartographier une centaine de concepts, d’outils et techniques mobilisés dans l’innovation publique.

Cartographie des différents courants de l'innovation

Elle les a classés d’une part en fonction de leur focale (méthodes conçues pour comprendre la réalité versus méthodes conçues pour la transformer en solutions) et d’autre part en fonction du type de culture mobilisée (outils plutôt axés sur la technologie, ou bien plutôt sur les compétences humaines).

À travers cette carte, on voit nettement la diversité des « galaxies idéologiques » qui inspirent les différentes méthodes d’innovation : par exemple la recherche scientifique, le monde de l’entreprise, la technologie, la culture start-up, mais aussi la démocratie ou encore l’art et la création.

Il manque juste à la carte du Nesta quelques autres galaxies bien développées en France, par exemple autour de l’urbanisme et de l’architecture (urbanisme tactique, architecture participative, mais aussi bureau des temps).

Ces courants sont comme des planètes qui tantôt se repoussent, tantôt s’attirent : elles se repoussent parce qu’elles obéissent à des visions de la société souvent contradictoires. Pas toujours facile, par exemple, de faire dialoguer la culture start-up avec la culture démocratique. Mais elles se combinent aussi car elles sont complémentaires : en effet la pratique de l’innovation s’épanouit davantage dans la pluridisciplinarité. Les équipes des laboratoires d’innovation les plus expérimentés rassemblent des compétences très variées : sociologues, psychologues, designers, data-scientists, etc.

Des écosystèmes d’acteurs nationaux et locaux

Autre grille d’analyse : la variété des acteurs de l’innovation publique. En France, impossible de ne pas citer en premier lieu l’État, qui imprime de sa marque tout l’univers de l’action publique au fil des mandats et des programmes gouvernementaux. Les gouvernements se succèdent, les équipes en charge de l’innovation évoluent (quel chemin parcouru entre l’ATICA2 des années 2000 à la DITP3 de 2018 !), de nouveaux programmes et appels à projets apparaissent à bon rythme (hier « Laboratoires d’innovation publique territoriale », aujourd’hui « Carte blanche »), des positionnements s’affirment… Etalab, par exemple, est devenu un moteur essentiel dans le champ des données publiques. Les ministères ne sont pas en reste et beaucoup portent des politiques d’innovation ambitieuses. Pourtant il reste beaucoup à faire tant les cultures administratives et centralisatrices sont ancrées, et tant la figure classique de la « réforme » semble prépondérante.

Côté collectivités locales, l’innovation est progressivement devenue le nouveau mantra – même si une minorité seulement l’a érigée en véritable vision politique et administrative.

Elles aussi représentent un marché important pour les offreurs de l’innovation. Des écosystèmes locaux et des formes de coopérations se sont développés entre collectivités locales, établissements de formation et professionnels du secteur, des événements professionnels et des salons – par exemple à Nantes, Lyon, Marseille. Lors de l’édition 2017 de la « Semaine de l’innovation publique », pas moins d’une quarantaine d’événements et rencontres se sont tenus rien qu’à Nantes.

Certes actives, les collectivités locales peinent pourtant à proposer leur vision propre de l’innovation, qui serait différente ou complémentaire à celle de l’État. Hier encensée, la vision de la smart city a un peu perdu de son lustre depuis que les intentions des opérateurs d’infrastructures sont devenues un peu trop visibles… Là aussi, il reste beaucoup à faire pour que les collectivités s’émancipent et inventent leur propre culture.

Un peu partout, des recompositions s’opèrent : avec le développement du numérique et de l’innovation sociale, une myriade de micro-acteurs, petites agences, think et do-tank sont apparus dans tous les champs de l’innovation publique, sociale et citoyenne. Dernière en date, la nébuleuse des Civic-Tech, entre numérique et idéal de « capacitation citoyenne ».

De leurs côtés, un nombre croissant d’administrations et de collectivités tente de ré-internaliser leurs capacités d’innovation, en s’équipant d’unités ou de laboratoires d’innovation (du lab de Pôle emploi, à la « fabrique de l’hospitalité » du CHU de Strasbourg), tandis que les grands cabinets conseil doivent composer avec des « pure players » qui s’assemblent à volonté autour des compétences aujourd’hui demandées, notamment en sociologie, en design et toutes les nouvelles compétences requises dans le champ numérique.

Tous ces acteurs forment un écosystème plus ou moins explicite : il n’existe pas à proprement parler (mais est-ce seulement souhaitable ?) de politique nationale en matière d’innovation publique à l‘échelle des acteurs publics, pas de véritable alignement stratégique, pas d’effort de recherche concerté – tous au plus des coopérations çà et là. L’avenir nous dira si c’est suffisant !

Une activité intense à l’international

Il faut le dire : l’administration française est sans doute l’une des moins curieuses de savoir ce qui se passe ailleurs ! Une situation paradoxale quand on sait que la plupart des concepts de gestion publique – dont le très critiqué « new public management » – sont venus des États-Unis et des grands organismes internationaux comme les Nations unies, l’OCDE, le FMI ou encore de la Commission européenne, jamais en retard d’une nouveauté. Il n’est donc pas inutile de décrypter les jeux d’acteurs à l’international dans ce domaine, ni de suivre de près les débats qui s’y tiennent.

Au niveau européen tout d’abord, l’innovation publique est un sujet de politique publique. Beaucoup d’appels à projets lancés sous l’égide du programme « Horizon 2020 » sont consacrés à ce sujet. Fin 2013, la Commission européenne avait même publié une série de propositions pour faire franchir un nouveau cap à l’innovation publique en Europe (« Powering European Public Sector Innovation : towards a new architecture »6). Des recommandations qui n’ont certes guère été appliquées… À l’échelle mondiale, les Nations unies tout comme l’OCDE sont très actives et ont fait de l’innovation publique un sujet central. C’est un vrai sujet de coopération internationale : on se souvient du partenariat pour un gouvernement ouvert (OGP) lancé en 2011, qui compte maintenant 70 pays membres et dont la France a assuré la présidence jusqu’en septembre 2017. De nombreux programmes de coopération décentralisée visent également à accompagner les pays du Sud dans leur effort d’innovation administrative.

C’est enfin un sujet de diplomatie et de business : en 2014, le Brésil et le Danemark ont passé un accord de coopération pour « exporter » au sein du gouvernement brésilien le MindLab, laboratoire d’innovation danois créé il y 18 ans. Quant aux Émirats Arabes-Unis, ils ont créé un « musée de l’administration du futur » et organisent chaque année de fastueuses rencontres avec des milliers de participants du monde entier. Même le Brexit a un impact sur le secteur : très active sur ce secteur, l’agence d’innovation britannique Nesta vient de créer une branche à Turin pour garder un pied dans l’Union européenne.

Et demain ?

Contre toute attente, au sein de cet ensemble, la France bénéficie d’un certain prestige en matière de savoir-faire administratif et gouvernemental, et son image à l’étranger ne se réduit ni au colonialisme bureaucratique, ni aux grèves à répétition. Plutôt que de foncer tête baissée dans tous les concepts à la mode sans vraiment les pratiquer, la France a toutes les cartes en main pour « remixer » les tendances, être plus réflexive, inventer de nouvelles approches dans l’esprit des Lumières, porteuses de plus de sens. En bref, composer sa propre culture d’innovation publique !

1. VanPatter GK. et Pastor E., Innovation Methods Mapping: De-mystifying 80+ Years of Innovation Process Design, 2016, Create Space Independent Publishing Platform.
2. Agence pour les technologies de l’information et de la communication dans l’administration.
3. Direction interministérielle de la transformation publique (DITP).
6. Rapport du 18 décembre 2013

Quelques petites définitions pour s'y retrouver

Nudge (en français « coup de coude ») : une suggestion indirecte qui peut influer sur une personne ou un groupe. Par exemple certaines gares diffusent sur le parvis de la musique classique pour faire fuir les badauds…

Design : méthode de conception créative à la croisée de l’art, de la technique et des sciences humaines et sociales.

Gouvernement algorithmique : certains suggèrent qu’un État ou une ville pourraient être administrés par les données numériques et l’intelligence artificielle.

Jugaad : mot hindi populaire qui peut être traduit, à peu près, par « l’art de concevoir des solutions ingénieuses ». C’est littéralement l’art de « faire plus avec moins » dans des conditions difficiles.

Commun : un commun est un système ouvert avec, au centre, une ou plusieurs ressources partagées, gérées collectivement par une communauté (ex. : Wikipédia).

Mooc (de l’anglais Massive Open Online Course) : aussi appelé « cours en ligne ouvert à tous », c’est un outil de formation à distance via Internet.

Maîtrise d’usage : à côté des maîtrises d’œuvre et d’ouvrage traditionnelles, il s’agit de donner une voix aux futurs usagers d’un équipement, d’un quartier ou d’une politique publique, par exemple en observant ses pratiques et en testant des usages potentiels avec eux.

Impact based policy : cette notion suggère d’élaborer les politiques publiques à partir de la preuve de ce qui marche, plutôt que de ce que les politiciens pensent être la meilleure solution.

×
×

A lire aussi